‹ Mémories du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 77 sur 179 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

tout me sera égal pourvu que nous allions ensemble.

Je répliquai; elle plaisanta, coqueta. Je sortis, résolu de ne lui pas annoncer mon départ. J'avais ordre de me trouver à Paris après Fontainebleau, pour rendre compte de ma mission, et faire rédiger des intructions qui devaient être exécutées aux camps de Gompiègne. J'avais bien fait partir Kleinenberg; mais il parlait mal le français, et s'il pouvait feire exécuter ce qu'il avait vu, il ne pouvait pas en donner d'explication.

Nous étions à la fin de septembre et toutes les fois que la dame me voyait, elle me demandait tout haut :

— Quand partons-nous?

Pressé par le temps, je pris congé et pour qu'elle ignorât le jour de mon départ, je ne me montrai à personne qu'à mes parents. J'appris enfin qu'elle était partie. Je restai deux jours encore pour lui donner le temps de filer, bien résolu à quitter dès Munich la route de Mannheim pour être sûr de ne pas la rencontrer, et aimant mieux faire cinquante lieues de plus que de tomber dans les pièges de cette sirène.

Mon projet échoua. A dix lieues de Vienne, je la trouvai dans une maison de poste, où elle m'attendait depuis deux jours, sûre que je n'étais pas passé. Son mari était allé en avant, voir des terres qu'il possédait en Bavière. Elle l'avait persuadé qu'il était plus économique et plus simple qu'elle restât dans un endroit

isolé seule, en fixant le jour où ils se réuniraient à Munich, que d'aller Tattendre dans cette \nlle, où elle ne pourrait pas se dispenser de voir du monde. Il crut tout ce qu'elle voulut, et moi je fus pris comme au trébuchet. Gomment résister aux larmes, aux prières, aux caresses d'une femme que j'avais beaucoup aimée, dont je croyais avoir beaucoup à me plaindre, mais que pourtant j'aimais encore? Elle avait trop peu de principes pour se reprocher son triomphe, et je pris les jouissances de son amourpropre pour les transports de l'amour.

Je n'entrerai pas dans les détails de ce qui se passa depuis la fin de novembre jusqu'à la fête des Rois que je quittai Mannheim. Tout ce que la coquetterie la moins scrupuleuse peut faire pour retenir un homme, tout ce que la malice jointe à l'esprit peut imaginer pour le tourner en ridicule et le rendre malheureux fut employé par elle dans ce maudit voyage. Tandis qu'elle se faisait un mérite près de moi de sa tendresse et du sacrifice qu'elle me faisait de sa réputation, elle me faisait passer pour un sot, ayant la tête tournée pour elle sans espoir et de Thumeur sans raison. On ne la croyait pas tout à fait; mais le goût que j'avais pour elle, l'honnêteté et la discrétion qu'on doit à toute femme m'imposaient silence. La conduite de son mari qui m'aimait, et me l'avait confiée comme à un gardien du sérail, donnait du poids à ce qu'elle disait. Je fus tourmenté, persécuté, persiflé par elle,

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