CHAPITRE CINQUIEME
et dans les moments où elle craignait que je ne lui échappasse, j'étais fondé à croire qu'elle avait pour moi la passion la plus vive.
Enfin j'étais déjà la fable de la cour et de la ville à Mannheim, lorsqu'un jour que j'avais été très mécontent d'elle, nous allâmes ensemble au Misanthrope, La représentation de cette pièce me donna un courage qui m'avait manqué plusieurs fois. Je sortis avant la fin de la pièce; je courus à mon auberge, fis mettre des chevaux de poste, écrivis un billet au comte de Papenheim, chez qui je devais souper, pour lui dire qu'une lettre que je venais de recevoir me forçait à partir, et à elle que, grâce à Molière, je lui disais un adieu éternel. La joie de mes gens et surtout de mon secrétaire fut extrême ; ils rougissaient pour moi du rôle que je jouais.
J'étais déjà près de Landau quand elle reçut mon billet; elle m'envoya une estafette qui me joignit près de Strasbourg. Mais sa figure n'était plus là pour donner de l'éloquence à ses paroles, et son épitre, quelque touchante qu'elle fût, n'eut de réponse de ma part qu'une lettre très polie et très respectueuse. J'ai su depuis qu'elle n'avait tant d'intérêt de me garder à Mannheim que parce qu'elle y attendait le rhingrave de Salm, à qui elle comptait me sacrifier publiquement.
Si je suis entré dans autant de détails sur cette folie de ma part, c'est que c'est celle de ma vie qui m'a le
plus humilié, et qui m'a rendu le plus mécontent de moi-même. Je la connaissais bien, je la méprisais, je voyais ses mœurs, et elle avait conservé un ascendant sur moi dont je rougissais, et auquel je me voyais forcé de me soumettre ; mais dans un état aussi vio- Jent, aussi désagréable, il ne m'est jamais arrivé de la compromettre ni de lui manquer du respect qu^on doit à tout ce qui est femme, quelques torts qu'elle puisse avoir.
Arrivé à Paris, je remis mes mémoires; on les donna à examiner, on ne m'en parla plus. M. et Mme du Chàtelet étaient à Londres ; je demandai la permission d'aller les y joindre et je l'obtins sans difficulté. Rien ne m'attachait à Paris. J'arrivai à Londres pour les fêtes de Pâques de 1769. Je logeai chez l'ambassadeur; je retrouvai dans lady Spencer une ancienne connaissance, une amie de la princesse Esterhazy. Elle me reçut avec amitié. Je fis des courses dans le pays, et, à la fin de mai, je repassai la mer pour aller joindre mon régiment à Mirecourt, en Lorraine.
Peu de jours après mon arrivée, je reçus l'ordre de le conduire au camp de Vertbois, près de Compiègne. J'avais très peu de temps pour m'y préparer. Mais le régiment était beau, et les nouvelles manœuvres que j'avais rapportées de Prusse étaient assez simples pour être facilement apprises. Je m'y livrai uniquement, et quand le régiment eut l'ordre de partir, je le