CHAPITRE CINQUIEME
et souvent en mauvaise compagfnie. Ce fut ainsi que je passai Thiver. Cette vie ne m'amusait pas, mais c'était celle de tous les hommes de ma société, et je m'y livrai.
Je partis pour mon régiment au temps fixé. Le ministre de la guerre, M. de Monteynard travaillait à des chang^ements en vue d'affaiblir Tinfluence des colonels presque tous attachés à M. de Ghoiseul, et de former dans chaque rég^iment de petites républiques. Espèce d'officier de fortune lui-même, il espérait par là foire sa cour aux officiers particuliers, en leur donnant part à l'administration des régiments et en leur allouant les bénéfices, qui jusqu'alors avaient dû être versés à la masse générale. Ce travail n'était pas fini pour Tété et le ministre, plat et bas, n'osa pas le faire paraître pendant que les colonels étaient à leurs régiments, de peur que leur présence n'en affaiblit l'effet. Il n'osa même pas refuser au maréchal d' Armentières un petit cantonnement à Metz pour y manœuvrer. Mais il lésina tellement sur l'argent, que ce cantonnement ne put être considérable ni durer longtemps. J'y allai avec deux cents chevaux, et, après les avoir ramenés à Verdun, je partis pour Civry.
M. et Mme du Chàtelet avaient obtenu la permission d'aller à Chanteloup et y retournèrent. Je fus à Lusancy, où je passai une partie du temps, à Fontainebleau, et revins ensuite à Paris, demander moi £^ussi la permission d'aller à Chanteloup.
M. de Monteynard me répondit comme à Tordinaire.
— Vous êtes le maître, mais cela déplait au roi.
Je partis au mois de décembre pour m*y rendre. J'y passai deux mois très agréablement. On y jouissait de la plus g^rande aisance et de la plus grande liberté. Tout y était marqué au coin de la m^agnificence. L'abbé Barthélémy (l), plus aimable encore que savant, était à la tête de la bibliothèque, aussi con* sidérable que bien choisie. Il voulut bien diriger mes lectures, et je choisis Tépoque de Thistoire de France qui m'intéressait le plus, c'est-à-dire depuis le règne de Henri II jusqu'à la mort de Henri IV. Il rassembla dans ma chambre tous les mémoires du temps, en m'indiquant ce que je devais lire, et ce que je ne devais que parcourir. Selon lui, en lisant les mêmes choses dans différents endroits, en les voyant sous plusieurs points de vue, elles se plaçaient mieux dans la tête.
Avec autant de moyens de s'instruire, on en avait aussi le temps. On ne voyait personne le matin. Â deux heures et demie, on s'assemblait en déshabillé de matin ; on faisait un diner qui s'appelait déjeuner, et qui était suivi d'une conversation toujours très intéressante, dont le duc de Ghoiseul, l'homme le plus aimable de son temps, faisait tous les frais. Cette conversation durait ordinairement jusqu'au moment
(1) L'auteur du Voyatfc du jeune Auacharsis en Grèce. On sait qu'il avait attaché sa fortune à celle du duc de Choiseul.