CHAPITRE CINQUIEME
OÙ on apportait les boug^ies. C'était le sigpaal où chacun retournait dans sa chambre, et où on était libre de faire ce que Ton voulait jusqu'à neuf heures et demie. Pour lors, on était coiffé et habillé en Funiforme de Chanteloup, qui était vert avec des brandebourgs brodés d'or, et on descendait pour souper. Chère excellente, vins délicieux. Après souper, on se mettait au jeu. Il y avait une petite banque de pharaon, mais ibite par les pontes mêmes, de sorte qu'on jouait un peu contre son argent, ce qui diminuait le désavantage de perte.
 minuit arrivaient la poste, les gazettes et différentes feuilles à la main qui rendaient compte de tous les événements de la capitale. La plus grande partie de ces nouvelles étaient lues à haute voix, et servaient d'aliment à la conversation. La duchesse de Gramont aimant à se coucher tard, on pouvait veiller tant qu'on voulait; mais liberté aussi de se retirer à volonté. Si l'on voulait des chevaux, des voitures, il suffisait d'ordonner. Il y avait même un petit équipage de chevreuils pour ceux qui aimaient la chasse. Avec cela un château superbe et des logements excellents.
J'aurais passé ma vie avec plaisir dans cette demeure; mais il fallait être discret, et, après la Chandeleur, il vint tant de monde que, malgré les politesses qu'on me faisait, je crus convenable de partir. Paris n'ayant pas d'attrait pour moi, je gagnai l'Auvergne pour aller passer le reste de l'hiver chez ma mère. Je
fus retenu quelque temps à Glermont à cause des neîg^eSy et j'arrivai au mois de mars au Vigan. Pendant le mois d'avril, j'y eus un çros rhume et un crachement de sanjj.
 peine étais-je en convalescence que je reçus une lettre de M. de Chabot qui me mandait de revenir au plus vite pour parer le coup que voulait me porter M. de Monteynard en réformant mon rég^iment. Le ministre persécutait tout ce qui tenait à M. de Ghoiseul.
Il venait de réformer les grenadiers de France qu'avait M. de Stainville ; il avait fait ôter la charge de colonel général des Suisses à M. de Choiseul luimême, et celle de secrétaire général à l'abbé Barthélémy. M. de Chabot ajoutait qu'ayant tenté de lui parler en ma faveur, il l'avait trouvé inflexible et s'était attiré cette réplique :
— Qu'avait-il affaire d'aller à Ghanteloup (1)?
Cette nouvelle me désola ; j'étais loin ; j'avais laissé ma voiture à Saint-Flour en Auvergne, et j'étais trop faible pour aller la joindre à cheval. En partant même tout de suite, je craignais d'arriver trop tard. Enfin, je me décidai à rester où j'étais et à attendre les événements. J'écrivis à M. du Chàtelet de voir ce qu'il pourrait faire en ma &veur, si mon sort n'était pas décidé. Mais ce véritable ami n'avait pas attendu ma
(i) C'était le prétexte qu'on allég^uait contre les amis de Choiseul.