CHAPITRE CINQUIÈME
lettre. Averti du projet de Monteynard, il était allé le trouver et avait plaidé ma cause avec toute la chaleur de Tamitié, faisant valoir les sacrifices que j'avais faits à Vienne, et dont mon régpiment avait été le dédom^ magement. Rien n'ayant pu toucher cet homme aussi vil que vindicatif, M. du Châtelet s'était rendu alors chez Madame la Dauphine, en lui demandant une audience, et lui avait appris ce dont j'étais menacé. Elle avait promis aussitôt d'intervenir, intéressé le dauphin à ma cause, envoyé chercher M. de Monteynard; ils lui avaient parlé si vivement en ma faveur qu'il s'était vu contraint de promettre que mon rég^iment serait conservé.
M. du Ghàtelet me mandait ces détails au moment où ma lettre pour lui venait de partir. Personne n'a servi ses amis avec autant de zélé que lui; on ne peut citer personne à qui il ait rendu de mauvais services. Si Ton a pu lui reprocher quelque chose au moment de la Révolution, ce ne peut être que de n'avoir pas jugé sainement les choses, et de s'être laissé tromper par ceux en qui il avait mis sa confiance. Vertueux, bienfaisant, sensible, c'est un tel homme dont le sang a coulé sur l'échafaud !
Ce digne ami, en m'écrivant ce qui venait de se passer, m'engageait en même temps à renoncer au projet que j'avais eu de me rendre directement du Vigan au régiment du roi. Il me prouvait la nécessité de venir remercier madame la Dauphine et de me mon-
trer à la cour. Je suivis son conseil et arrivai à Paris. Le dauphin et la dauphine me traitèrent à merveille. M. de Monteynard me fit la grimace. Je n'allai pas chez les autres ministres que je ne connaissais pas et à qui je n'avais pas affaire. Je passai à la porte de la favorite (1), qui ne me reçut pas, et le roi ne me dit rien.
Je rejoignis mon régiment qui était parti à Verdun pour aller à Strasbourg. La république militaire était établie dans les régiments. Le colonel ne pouvait rien ordonner qui influât sur la dépense sans assembler et consulter les capitaines. Et qu'est-ce qui n'influe pas sur la dépense dans un régiment? On ne peut feire une manœuvre sans fatiguer les chevaux, user les équipages ou briser des armes. A tout moment, de nouvelles représentations se produisaient. Si je donnais un ordre, son exécution était suspendue jusqu'à ce que le corps des capitaines eût présenté ses observations. Deux mauvaises têtes, MM. d'OuUembourgetLa Baraillère, dirigeaient les autres qui cédaient par feiblesse, ou par l'espoir d'avoir plus d'argent à partager. J'avais eu des représentations pour la musique qu'on trouvait trop chère; pour les appointements du chirurgien-major; surtout pour Tordre que j'avais donné quatre ans avant, d'après lequel chaque hussard avait deux habits à la hongroise, au lieu de n'en
(1) Madame du Barry.