CHAPITRE SIXIEME
mon père, me; donnait le moyen de vivre à mon aise, d'autant que j'étais logé à Paris chez M. du Ghàtelet, et que ma nourriture ne me coûtait qu'au régiment qui était allé cette année à Laon après avoir passé deux mois à Soissons. Après Fontainebleau il y eut encore un voyage de Ghoisy dont je fus.
Durant l'hiver 1776, j'allai beaucoup à Versailles. Je chassais presque toujours avec le roi, et montais à cheval avec la reine. Elle fit venir le comte Jules de Polignac avec qui elle m'engagea à me lier. Nous passions très souvent les après-diner chez elle ou nous allions au spectacle ensemble. L'empereur vint cette année à Paris et il était quelquefois chez la reine le soir avec le comte Jules, moi et le duc de Coigny.
Au printemps, M. le comte d'Artois, qui avait pris beaucoup d'amitié pour moi, m'annonça qu'il m'avait choisi pour aller faire avec lui une tournée dans le royaume, que nous irions voir l'escadre qui était à Brest, et de là, en longeant les côtes, à Bordeaux, pour revenir par Tours et Ghanteloup. C'était précisément la partie de la France que je ne connaissais pas, et je fus ravi de cette course. Nous allâmes d'abord au Havre de Normandie, delà, à Harcourt. Nous passâmes par Gaen, allâmes voir l'abbaye du mont Saint-Michel, et par Pontorson et Dol, à Saint-Malo. Nous passâmes à Château-Neuf où Ton commençait à bâtir un fort, à Dinan, Lamballe, Saint-Brieuc, Morlaix et Brest, où
nous restâmes plusieurs jours. De lÀ nous fûmes par Quimper et Lorient, Nantes, la Rochelle) Rochefort, à Poitiers et à Bordeaux, d*où nous revinmes par les Ormes et Ghanteloup A Paris. Ce voyage, qui dura un mois, fut charmant; le prince fut reçu partout avec les démonstrations de joie les plus vives. Qui eût dit alors que quince ans après il serait proscrit et fug^itif d'un pays où son sang semblait être adoré î
Dès l'automne précédent, M. de Muy était mort de Topération de la pierre et avait été remplacé par M. de Saint-Germain, hon militaire, homme d'esprit, mais inquiet, sans caractère et brouillon. Il avait quitté la France par humeur en 1760, avait gâté le militaire en Danemark, et enfin vivait retiré et oublié dans une petite ville d'Alsace, où il avait à peine de quoi subsister. En arrivant au ministère de la guerre en France, il voulut tout changer, et notamment détruire les hussards et en faire des chasseurs. Je m'y opposai, et la reine voulut bien faire déterminer la chose de manière à ce que les hussards restassent. Le comte de Saint-Germain en eut de l'humeur contre moi, et voulut, cette année-là, envoyer mon régiment à Montmédy. De toute la France, c'était la garnison la plus désagréable. Le régiment devait être séparé, à deux pas de la désertion, mauvaise eau pour les chevaux, mauvais fourrage, enfin jamais on n'y avait mis de hussards.