CHAPITRE SIXIEME
Je venais de finir mon service à Laon lorsque je reçus cette nouvelle, qui mettait le rég^iment au désespoir. Je volai à Versailles et avouai à la reine toute ma douleur. Elle me dit :
— Laissez-moi faire. Vous entendrez vous-même ce que je lui dirai.
Elle envoya chercher le ministre, et en le voyant, s'écria :
— Il suffit donc, monsieur, que je m'intéresse à quelqu'un pour que vous le persécutiez ! Pourquoi envoyezvous le régiment d'Esterhazy à Montmédy, qui est une mauvaise garnison et où on ne met jamais des troupes à cheval? Voyez à le placer ailleurs.
— Mais, madame, objecta le ministre mourant de peur, les destinations sont faites; peut-on déplacer un ancien régiment pour en mettre un nouveau?
— Gomme vous voudrez; mais que M. Esterhazy soit content, et vous viendrez m'en rendre compte.
Elle lui tourna le dos et vint me trouver dans le cabinet d'où j'avais tout entendu. L'après-diner, je passai chez lui ; mais il ne voulut pas me voir, et me fit répondre qu'étant malade il m'enverrait Davrange le lendemain. Ce Davrange était le premier commis des mouvements des troupes. Il vint effectivement me porter la liste des garnisons vacantes ; il y en avait peu de bonnes. Je lui répondis que je lui demandais un peu de temps, que j'enverrais voir ces garnisons et choisirais. J'écrivis au régiment, et
d'après les comptes qui me revinrent, je préférai Rocroy. Mais, je me fis donner la promesse que je n'y resterais qu'un an et que Tannée suivante, j'irais à Metz qui était la meilleure garnison de France.
M. de Saint-Germain alla dire à la reine que j'étais content. Mais il ne voulut pas me revoir depuis. Dans le cours de l'hiver, il se fit donner pour adjoint le prince de Montbarey, bon militaire, homme d'esprit, mais qui, par sa conduite immorale, n'avait aucune considération. M. de Maurepas, qui s'intéressait à lui parce qu'il avait épousé une Mailly, fit cette affaire à l'insu de la reine qui ne l'a jamais pardonné ni à l'un ni à l'autre.
On déclara la guerre à l'Angleterre pendant Fhiver de 1777. On prit hautement le parti des Américains, qu'on protégeait en secret depuis longtemps, et cette fausse mesure a fort ajouté aux malheurs de la France. Cette année, la reine nomma le comte Jules de Polignac son premier écuyer, et commença par là à se faire des ennemis implacables, qui ont contribué à sa perte. Je passai l'hiver comme le précédent. Je ne me mêlais de rien; je savais par la reine beaucoup de choses que j'oubliais ensuite. La manière dont j'étais traité à la cour me donnait de la considération en ville, et j'en jouissais sans me faire valoir.
Ce fut cette année que mourut à Lusancy M. de Bercheny. Je m'y rendis dès que je le sus en danger, et il est mort entre mes bras. Vertueux, honnête et
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sensible, il a mérité les regrets de tous ceux qui Tont connu, mais de personne plus que de celui dont il avait été le bienfaiteur et le second père.
Au mois de juin, je partis pour Rocroy, où était mon régiment. C'était une vilaine petite ville, dans un mauvais pays. Mais je me disais en moi-même que si on pouvait avoir une garnison en permanence, quelque mauvaise qu'elle fût, on y serait mieux que toujours courir. Je parlai ensuite aux magistrats qui se trouvaient heureux d'avoir un régiment à cheval, et leur demandai ce qu'ils pourraient faire pour s'assurer d'en avoir un en permanence. Ils m'offrirent des terrains qu'ils avaient appartenant à la ville. L'un était propre à faire des jardins pour les hussards, l'autre à mettre un haras. Sur ces données, je fis un plan que je mis par écrit, mais que je me gardai bien de communiquer, ne voyant rien à Rocroy qui put séduire ni faire désirer de s'y fixer.
Je partis à la fin de mon service et fus à Paris pour empêcher qu'on n'oublient la promesse qu'on m'avait faite d'envoyer mon régiment à Metz. Mais M. de Saint-Germain avait quitté et le prince de Montbarey l'avait remplacé. Or celui-ci était trop bon courtisan pour manquer à une parole donnée à la reine, et quand j'arrivai, l'ordre déjà était parti. Il n'y eut pas de voyage de Fontainebleau à cause de la guerre et par économie. J'allai à Metz pour y établir mon régiment et jouir du triomphe de l'avoir mené là malgré
I7« MEMOIRES DCJ C" VALESTIN ESTERHAZY
tout le inonde. Le comte de Broçlie commandait en second ftous son frère et me reçut très bien. J'y passai cinq ou six jours, après quoi je repartis pour Paris. Je m'y occupai de mon projet de permanence; je trouvai des £aicilités dans le prince de Montbarey. Mais je roulais avoir de plus une propriété pour moi et pour les officiers de mon régiment. Jen parlai avec M. Necker^ qui était à la tète des 6nances; ii coûta mes idées, me demanda un mémoire, et me promit des secours et un arrêt du conseil pour constater la cession de terrains vag^ues.
D'ailleurs, je menais la même vie que les années précédentes ; j'avais obtenu les entrées de la chambre. On m'avait donné au château un log^ement très près de l'appartement du roi. J'avais l'espérance et même la certitude du cordon bleu. J'étais toujours appelé à souper avec le roi, et je voyais la reine chez elle toutes les fois que j'allais à Versailles. Les ministres comptaient avec moi, et les commis ne me faisaient jamais attendre leurs expéditions.
Ma vie à Paris était tout aussi ag[réable. Logé chez M. du Chàtelet qui avait une excellente maison, j'y jouissais de la plus g7*ande liberté. J'y dînais quand je voulais, et si j'étais trois jours sans les voir, jamais de reproches que celui de Tamitié. J'avais l'entrée dans les loges de la reine, qui en avait à tous les spectacles, et il n'était pas de maison à Paris où je ne fusse sûr d'être bien reçu.
chapttur sixième tro
Il (ai question d'un grand camjp en Normandie commandé par le maréchal de Broglie. Mais je ne me souciais pas que m^on rég^iment y allât. Cette province est chère, et loin de mes recrues. Toutefois, j'avais envie d^en être de ma personne, et pour cela, je demandai xme place dans Tétat-^major. M. de Lambert, qui en était le chef, était mon cadet. Mais cela ne me faisait pas jg^randVhose^ et je pouvais être employé s'il y avait quelque chose A faire dans mon gr^de de brigadier. J obtins de Tétre; mais comme le camp ne devait s'assemUer qu'au mois de s^tembre, je ne voulus pas négliger mon régiment ni mon projet.
J 'allai à Mets au mois de juin I77d, Le régiment était caserne au fort, et j'appris que les officiers pen«dant l'hiver avaient été très peu en ville, qu'ils étaient restés entre eux à jouer au piquet et à fumer. Les bas officiers que je consultai sur la garnison disaient qu'elle était bonne à beaucoup d'égards, mais que les grandes distantes étaient fatigantes et usaient leurs bottes. Plusieurs me dirent qu'ils préféraient Rocroy« Je les mis dans ma confidence sur le désir que j'avais d'y fixer mon régiment et les engageai à ISaire du prosélytisme sur leur Aiçon de penser. Je quittai MetK après un mois> et pendant que mon équipage filait en Normandie^ je me rendis à Paris.
L'ordre profond et l'ordre mince divisaient tout le militaire. Le ministre se taisait^ et le maréchal de BrogliC) qui devait être naturellement juge, s'était fait
partisan de Tordre profond. On lui avait refusé son frère pour maréchal-général des logis, sans doute avec le projet de lui laisser faire quelques bévues, dont on voulait profiter pour le déjouer. Arrivé à Caen où était le régiment du roi, j'y eus un accès de goutte assez fort. Je logeai chez M. du Ghâtelet et je fus en état de partir quand le régiment du roi se rendit au camp de Normandie. Je n'entrerai pas dans les détails de toutes les platitudes qui s'y firent. J'en fus fâché pour le maréchal, qui s'y rendit ridicule, et pour l'ordre profond pour lequel j'ai conservé beaucoup de préférences. Le camp coûta beaucoup d'argent, et fut très inutile. Il ne servit qu'à faire triompher les ennemis du maréchal et à fatiguer les troupes .
Je revins à Paris pour suivre mon projet de permanence à Rocroy. Au commencement du printemps de 1779 la reine tomba malade. Une fièvre très forte accompagnée de mouvements spasmodiques finit par être la rougeole. Le roi ne l'avait pas eue. M. le comte d'Artois, qui ne l'avait pas eue non plus, et Mme Elisabeth s'enfermèrent avec elle. Le duc de Coigny, le comte de Guines, le baron de Bésenval et moi eûmes la permission de la voir et fûmes séquestrés du reste de la cour. Dès qu'elle commença à entrer en convalescence, on lui conseilla d'aller s'établira Trianon.
La maison y venait tous les jours et on nous donna des logements au Grand Trianon. Le duc de Liancourt, qui s'est depuis distingué par son ingratitude.