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LE JOURNAL

faisait la politique étrangère (chut, chut, nul n’en sait rien, c'est très grave!), de « monsieur Barthélemy », qui faisait la chronique militaire, de Mirbeau, de Barrès, de Mendès, etc. Que de disputes, que de brouilles, que de réconciliations, que de cris ! Nous verrons cela, chemin faisant. Le Journal n'était pas un journal. C'était plutôt un rassemblement d'écrivains, de toutes opinions et de toutes tendances, sans aucun autre lien que celui de la camaraderie professionnelle, une vraie bande de vieux ou jeunes garçons, tapageurs, crédules et blagueurs. Nous nous y amusions bien, et surtout de la tête et des manières de nos deux étonnants directeurs, M. Eugène et M. Henri, pater et filius.

Pater, c’est-à-dire M. Eugène, plongé dans de confortables : cheviotes, et possesseur d’une barbe grisonnante, calamistrée, avait peur de tout et de tous, de Mirbeau, de Barrès, des gendarmes, de Mathieu Dreyfus, du Gouvernement, quel que fût ce gouvernement, de la Chambre, du Sénat et du préfet de police. Il en résultait une certaine instabilité dans ses avis et dans les & directives » du Journal, comme il disait. Filius Henri, propriétaire d’un nez célèbre et d’un mail coach, garçon à la fois noceur, timide et féroce, regardait ses longs pieds plats sans répondre, quand l’un de nous lui adressaïit la parole. Il avait toujours l’air de craindre que ce nez ne rejoignît ces pieds, ce qui d’ailleurs n’arriva pas. L’un et l’autre avaient pris finalement le parti d’attribuer le Bordereau tantôt à Dreyfus, tantôt à l’homme de paille Esterhazy, selon leur interlocuteur, et d'insérer sur la question brûlante, d’un jour sur l’autre, des articles opposés, se faisant contrepoids. Leur collaborateur préféré était, je crois, Paul Adam, « penseur » pour rachitiques et scrofuleux, et qui, réunissant dans un seul article le soleil et la lune avec leurs enfants et petits-enfants,

ne risquait pas de se compromettre, ni de compromettre ceux

qui publiaient sa prose caillouteuse, ensablée, somnifère. Paul Adam fut, à mon avis, l’individu le plus bête de notre génération, parce qu’il fut celui qui eut le plus de prétentions injustifiées à l’intellectualisme (intelligence lui semblait un terme trop petit), sans posséder la moindre parcelle de bon sens. Il exploita consciencieusement ce néant en quarante volumes, dont aucun n’est lisible, ni totalement illisible. Il tient de l’ac-

cident, comme un robinet ouvert, une digue rompue, ou un éboulis de pierres. C’est une fuite d’encre dans un dictionnaire encyclopédique. Au physique, on eût dit un bourgeois de la Restauration dans une pièce du Théâtre Libre : le’ col était haut, engonçant, la cravate large, le visage encadré et replet. Cependant l’aspect était minable. Pourquoi P

L'Écho de Paris des Simond, jusqu’alors consacré à des calembredaines, opta pour la France et devint assez rapidement le moniteur des-officiers, de l’antidreyfusisme genre Pairie Française, avec Quesnay de Beaurepaire, Lemaître, Barrès, etc. Ce Quesnay de Beaurepaire, qui partit en guerre, avec beaucoup de courage, contre les extraordinaires passedroits de la Cour de Cassation, avait été autrefois passionnément antiboulangiste. Il avait même requis à la Haute Cour contre le général Boulanger, ce qui fait que Barrès disait de lui, plaisamment, qu'après avoir désolé sa jeunesse, il faisait les délices de son âge mûr. Il avait écrit, sous un pseudonyme (Jules de Glouvet), des romans à mon avis plutôt faiblards. Peu de temps avant que n’éclatât l’Affaire, lors du dîner de fondation de la Grande Revue, publiée chez Fasquelle, je fis connaissance de Quesnay de Beaurepaire chez... Labori. C’était un vieillard de haute taille, à la parole à la fois paysanne et pleine de feu, habitué à jouer les premiers rôles, et qui exigeait le silence de tous, quand il commençait une anecdote. Ce travers est fréquent chez les magistrats qui ont fait une partie de leur carrière en province. À Paris, on n’écoute jamais son voisin de table, à moins qu’il ne soit très amusant. Ce n’était pas le cas pour Quesnay de Beaurepaire, un peu solennel et cabotin à mon gré, mais qui donnait l’impression d’un brave homme. J’entends encore Labori, empressé et cordial, s’esclafler à ses récits, à la fois gascons et normands, et l'appeler « Monsieur le Président », gros comme la cuisse. Après le dîner, Quesnay de Beaurepaire s’approcha de moi et m’assura qu’il avait eu, à l’époque, des mots piquants avec Alphonse Daudet (en je ne sais plus quelle occasion), mais qu’il ne m’en voulait pas du tout. Je lui fis signe de parler plus bas, car M" Labori com-

mençait à chanter, avec un art admirable et une des plus belles

et douces voix que j’aie jamais entendues, un lied magique de Schumann. Rien de plus charmant que cet intérieur des Labori,

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lui éloquent et robuste, elle pleine de talent, de charme et de bonté.

Au Petit Journal, propriété du célèbre Marinoni, inventeur des rotatives, le leader politique était Ernest Judet, personnage de six pieds de taille, ancien normalien, qui rendit alors, on doit le reconnaître, quelques services à la cause nationale. Ernest Judet avait, au temps du Panama, mené une ardente campagne contre Clemenceau, lequel, de son côté, menaît, dans l’Aurore, une ardente campagne en faveur de Dreyfus. De sorte que l’existence entière de Judet, avec ses hauts et ses bas, aura été, en quelque sorte, fonction de celle de Clemenceau, lequel n’a d’ailleurs jamais attaché uneimportance quelconque à Judet. Je ne connais pas d’être plus impressionnable, ni plus dévoré d’appréhensions que ce colosse aux pieds d’argile — et quels pieds! — pantalonné en toutes saisons de drap militaire, et dont les truculentes affirmations ne sont qu’un indistinct bredouillage. [1 y a beaucoup de Panurge dans Judet, encore que, malgré la notoriété immense et historique que Judet se présume, il est peu vraisemblable que Rabelais ait songé à lui. Je n’ai fait la connaissance de ce phénomène qu’en 1901, mais j'ai pu constater, dès lors, au cours d’une fréquentation hebdomadaire, que son existence était-une alerte perpétuelle et une sorte de damnation phobique, traversée de grands éclairs de vanité satisfaite. Tantôt il croit qu’on va l'arrêter, tantôt que la franc-maçonnerie s’apprête à attenter à ses jours. Quand, en 1906, Clemenceau devint ministre de l'Intérieur — ce que Judet déclarait, à tout venant, impossible, — la terreur de Judet ne connut plus de bornes, et sa villa de Neuilly fut mise aussitôt par lui en état de résister à un siège en règle. Afin de mieux recevoir les sbires et haschachins que ne manquerait pas de lui déléguer Clemenceau, le nourrisson gigantesque de Marinoni le rotatif porta désormais, sous son vêtement, un revolver d'ordonnance, et, à la main, une canne plombée de cinquante kilogs. Cette canne étant tombée un jour sur le pied d’Henry Houssaye, dans l’antichambre de

M**° de Loynes, l’auteur de 1814 et de Walerloo faillit en

demeurer estropié. La secousse ne contribua pas peu à déterminer l’ébranlement cérébral qui mit fin à ses jours académiques, quelques années plus tard. Pauvre Houssaye, je

l’entends encore, je le vois, son pied dans la maïn, pestant et sacrant contre la masse d’armes d’Ernest Judet.

Or, il arriva que le Petit Journal, dont la neutralité politique faisait le succès universel, perdit beaucoup de ses lecteurs du jour où il prit parti, du bon côté certes, dans l’affaire Dreyfus. Le dommage eût été le même s’il fût passé au clan du Bordereau. Tant que Marinoni fut là, Judet demeura intangible. Du jour où, vieillissant et las, il passa la main, Judet, menacé, dut chercher autre chose et jeta son vaste, mais inconsistant dévolu, sur l’Éclair. Alors commença l’inénarrable et plus que suspecte direction politique de Judet, porte-parole de M. Piou et de l'Action libérale, dont l’histoire demanderait un volume, et un narrateur capable de résister à l’apoplexie par le fou rire. Il n’existe rien de plus bouffon, en effet, dans les annales de la presse française, que le gouvernement et l’anéantissement de la malheureuse feuille, jadis prospère, par Judet, Néron falot et effrayé. Le bonhomme Piou peut se vanter d’avoir eu là, pendant sept ans, un conseiller scribe comme on en voit peu. À un moment donné, sous l'influence dit-on, du sinistre Alphonse Lenoir, agent de publicité, Judet jusqu’alors briandiste, crut très malin de se rapprocher de Caillaux et de PAllemagne. C'était peu avant l’assassinat de Calmette par M"° Caillaux. Puis la guerre éclata et, au début de 1918, Judet, apprenant qu’il était question d’un cabinet Clemenceau, abandonné, en outre, par ses principaux actionnaires, gens du Nord qu'avait ruinés l'invasion, planta là son blockhaus de Neuilly, liquida son journal et se réfugia en Suisse, où 1l s’aboucha avec l’ennemi. Telle fut l’étonnante courbe politique de ce météore trop content de soi, de Judet, qui devait finir dans la peau de Judas.

Le Gaulois (directeur Arthur Meyer) était, avec le Figaro, le journal de la société parisienne et des milieux dits « conservateurs » et bien pensants. Il se déclara antidreyfusard et bénéficia, en conséquence, de la clientèle que son dreyfusisme avéré fit perdre au Figaro. Meyer avait quelque mérite à cette attitude, puisque Dreyfus était, ethniquement parlant, son compatriote. Elle lui valut d’ailleurs une réconciliation solennelle. avec Drumont, jadis blessé par lui traîtreusement en duel, comme je l’ai conté dans Faniômes et Vivants. Cette réconciliation eut lieu à dîner chez ma mère, 41, rue de l'Université,

ARTHUR MEYER : ot

dans le courant de l'année 1901. Elle fut aussi loyale que le duel, cependant absous par la justice républicaine, l'avait été peu. Jusqu’à la fin mélancolique et solitaire de Drumont, survenue pendant la Grande Guerre, Meyer et lui demeurèrent en bons termes, et la Libre Parole évita d’asticoter son voisin de boulevard, le Gaulois. Mais, dans le même temps, ce brave Arthur Meyer ayant essayé de jouer des tours à notre jeune Action Française, dont les campagnes, ouvertement royalistes, gênaient ses combinaisons politiques et ses intérêts, ce fut moi qui rompis avec lui et lui administrai un certain nombre de corrections nécessaires et retentissantes. Elles lui firent, en somme, le plus grand bien et le ramenèrent, assez rapidement, dans le droit chemin. Arthur Meyer est un vieux tapis, qu’il convient de battre de temps en temps. Il n’en est ensuite que plus moelleux. Le tort de la Païrie Françaïse, c’est-à-dire de Lemaître et de Coppée, fut de ne pas l’exécuter au moment de affaire Syveton (1904), — où il inséra perfidement la note infâme qui devait accréditer dans le public, même et surtout nationaliste, la version du suicide, par peur du scandale, du député du deuxième arrondissement. J’y reviendrai, chemin faisant.

Je ne dirai qu’un mot des campagnes antidreyfusardes et nationalistes que j’ai menées, sans débrider, pendant neuf ans, dans le Gauloïs, le Soleil et la Libre Parole. Elles n’auraient eu leur portée réelle que si elles avaient été encadrées dans des articles de même tendance et de même virulence. Malheureusement, ce que j’écrivais, un jour par semaine, dans chacun de ces trois journaux, était contrecarré ou annihilé le lendemain, surtout au Gaulois, par des considérations d’un ordre opposé ou différent. La résistance ouverte, et même violente, que je préconisais, en présence des crimes commis alors journellement contre la Patrie et la Religion, n’était certes dans le goût ni de Meyer, ni de Baragnon, ni de Méry, qui, dès 1902, avait pris une influence prépondérante sur l’esprit de Drumont. On me laissait crier, tempêter, protester, ici et là, parce que c'était ma fonction, mon rôle, et que j'avais, dans chacun de ces trois journaux, une clientèle et des amis. On s’arrangeait, en sourdine, pour que ces clameurs irritées fussent sans conséquence ni lendemain. Vingt fois, il y eut l’occasion de

soulever, par un acte décisif, l’enthousiasme et la colère de l’immense public nationaliste de Paris, qui ne demandait qu’à bouillir et à réagir. Vingt fois, par pusillanimité, faiblesse et manque d'entente, on laissa passer l’occasion. La peur des procès notamment, que ne ressentaient pas les dreyfusards, tenait et bridait les journaux de la bonne presse. Les duels, passe encore ; mais un procès, y songez-vous ! Le directeur est responsable, en même temps que l’auteur de Particle, et une condamnation pour diffamation faisait reculer les plus braves. Nous avons, Dieu merci, à l’Action Française, changé tout cela, et la crainte des chats-fourrés, même de la plus haute hermine, ne nous a jamais arrêtés dans l’accomplissement de notre devoir envers la Patrie outragée.

Le seul polémiste et dialecticien qui ait réellement gêné et contrecarré le parti anti-national de la revision, fut Maurras, avec sa polémique, étincelante et quotidienne, de /a Gazelite de France. Au moment de la panique, absurde et injustifiée, occasionnée par la découverte du faux héroïque du colonel Henry (août et septembre 1898), les articles de Maurras sauvèrent momentanément la situation. Ils l’eussent redressée tout à fait, si Maurras avait été mis à la tête de la défensive nationale, qu’il eût complètement transformée, selon sa méthode, en contre-offensive victorieuse. Que de maux eussent été épargnés au pays !

Parmi les écrivains qui prirent en mains la cause de l’armée et de la France, il serait injuste de ne pas citer ici M°° la comtesse de Martel, qui signe Gyp et a publié, sous ce nom, avec un succès variable, un grand nombre de romans dialogués. Malheureusement le peu de consistance de ces petites machines, renouvelées de la comtesse de Ségur (moins le charme et la simplicité qu'y mettait celle-ci), limitation, arbitraire et fatigante, du jargon youddisch, la faiblesse des héros salonnards et héroïnes pseudomondaines proposés à notre sympathie admirative, allèrent plutôt contre le but poursuivi. J’ai connu bon nombre d’antidreyfusards authentiques, à commencer par moi,

auxquels les marionnettes, monotones et stéréotypées, de l’au-

teur du Mariage de Chiffon, du Journal d'un casserolé et du Grand coup donnèrent de véritables rages de dents et des crises de coliques néphrétiques. Les lecteurs de la Libre

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