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Parole, où cette personne peu douée pour la satire, encore que très prolixe, écrivait hebdomadairement, se plaignirent avec tant de persistance et de vivacité qu’il fallut renoncer à sa collaboration. Ce fut, chez les abonnés, me dit-on, un soulagement général. Chaque fois que j’entrais dans le cabinet de Drumont, qui aimait la blague et même y participait de bon cœur, je lui demandais s’il n’était point, par hasard, décidé à reprendre la série du Petit Bob et de la grosse baronne en « Sterne » ou en « Leine », à laquelle la très authentique (et authen-toc) petite vicomtesse, au frais minois celtolatin, inflige de si piquantes leçons de maintien. Le vieux maître levait les bras en signe d’épouvante et me priait de ne pas plaisanter «avec ces choses-là ». La polémique n’est décidément pas un ouvrage de dame et les glorieuses exceptions qu’on y connaît, telle M Adam, ne font que confirmer la règle.
Par contre, il faut mettre hors de pair les caricatures épiques du journal le Pss’?, que publièrent, au moment le plus chaud de notre grande discorde civile, Forain et Caran d’Ache. Chacun de ces deux étonnants artistes y apporta sa manière et sa verve, qui se complétaient. Forain se chargeait de Reinach, qu’il avait simplifié jusqu’à l’idéogramme, des juges férus de Dreyfus, des politiciens à tête d’animaux et dont il sait rendre même l’odeur, des perspectives de deuil et d’alarme sur la frontière, la loi, l’armée, le drapeau etla nation. Caran d’Ache dessinait des Zola inouïs, satisfaits dans des cabinets qui n'étaient pas toujours de travail, et s’essuyant les doigts aux murs. Il dessinait des Picquart corsetés et galants, des Monaco des deux sexes, empanachés, des intellectuels à trop grand front, absurdes, pensifs, penchés, confits en vérité, justice et lumière, des francs-maçons de fonds de boutique, écarquillés et satisfaits, des Brisson et des Trarieux inénarrables. Daumier
ne fut pas plus incisif, Goya ne fut pas plus virulent, ni plus ardent. Je n’ai jamais revu ni refeuilleté la collection, devenue introuvable, du Pss’?, mais je me rappelle, après vingt ans écoulés, les principales planches et le rire irrité, douloureux, qu’elles soulevaient. « C’est dlôle, ça, t’sais », disait Caran, quand on le complimentait, cependant que Forain, d’un geste futile, accompagné d’un éclat strident comme d’un verre qu’on brise, signifiait que ça n’était pas encore tout à fait ça, que ça
Dauper. Souvenirs, II, 3
se perfectionnerait avec le temps. Les légendes valaient les dessins, salées, poivrées, pimentées à souhait. Elles avaient le don de mettre en fureur les dreyfusards, telles des échardes entre cuir et chair, et qui faisaient suinter le grotesque et le mensonge de certaines attitudes. Les dames et amazones du Bordereau n'étaient fichtre pas ménagées, et Caran leur forgeait des accoutrements prodigieux, tenant de la girafe, de la guêpe malade et de la teneuse de livres. Mais il fallait examiner cela dans le détail, jusqu’au moment où les deux copains, empoignés par une sainte colère jumelle, conjoignaient leurs dards aigus et toxiques contre un même type, un Cornély, un Ranc, un Waldeck, et le laissaient pantelant sur la feuille, comme on cloue une chouette sur une porte.
Quand les camelots se répandaient à travers Paris, criant Pss’t dont le titre semblait fait exprès pour leur faciliter la vente, les passants s’arrachaient la feuille vengeresse. Ils s’éloignaient en se tordant et en la commentant. Assis à la terrasse du Weber, rue Royale, par les belles soirées de printemps et d’été, Forain et Caran suivaient de loin la course et le bourdonnement de leurs abeilles, cruelles aux ennemis de la France, ou aux Français assez aveugles pour ne pas voir où les conduisait cette mascarade tragique.
— Encore un... soupirait Forain.
— Maintenant... c’est l’prochain qui m’embête, — ripostait le nonchalant Caran.