CHAPITRE II
La réaction des milieux littéraires :
Alphonse Daudet et le premier dîner des Balzaciens chez Durand. Le cas de Zola. — Lemaïître, Brunetière, Coppée. Barrès, Hervieu, Anatole France, Mirabeau, Clemenceau. Me Adam et Paul Déroulède.
LPHONSE Daudet n’aimait pas les juifs et il était ardemment A patriote. On peut même dire qu'avec ses immortels Contes du lundi, il avait été, après 1871, la voix de la patrie mutilée et sanglante. Il avait assisté aux séances du procès Bazaine et il en avait conservé l’émouvant souvenir. La musique militaire lui faisait battre le cœur. Il admirait l’armée, incarnation de l’idée de Revanche, qui animait toute sa génération. Îl méprisait les parlementaires, en raison même des espérances qu’il avait placées, au début, dans leur absurde régime. Cependant il s’était tenu à l’écart du mouvement boulangiste, dont les meneurs, Barrès à part, lui semblaient de qualité médiocre et trop semblables à ceux qu’ils prétendaient remplacer. Parmi les familiers de notre maison, le professeur Charcot avait été violemment antiboulangiste (il était d’une totale ignorance en politique et puérilement féru de Gambetta) ; Goncourt avait eu des velléités boulangistes, en sa qualité de vieux Lorrain ; Zola s'était déclaré hostile au mouvement. C’est dire que les milieux littéraires et scientifiques s’étaient en majorité montrés rebelles à l’idée d’une dictature militaire, dont le beau et loyal général à la barbe blonde n’avait d’ailleurs pas l’étoffe,.… la suite le prouva. Il est remarquable de voir combien les militaires de haut grade sont, en général, éloignés de toute ambition politique et timorés devant les autorités
civiles. Cette pusillanimité de gens si braves, et amoureux de leur pays, que la République conduit manifestement aux abîmes, est pour moi, depuis que j'ai l’âge de raison, un sujet de stupeur. Ils sont évidemment victimes des topos libéraux et démocratiques qui soufflèrent, de 1848 à 1880, sur les faibles esprits, politiquement parlant, de nos grands-pères et de nos pères. Ils prennent pour argent comptant les malédictions du bon Brutus, qui perd la nation, au méchant César, qui peut la galvaniser... à condition toutefois de ne pas penser comme ses propres adversaires, tel Napoléon III. Nul n’est vainqueur que dans son principe. À l’âge de dix-huit ans, j’ai rencontré aux eaux de Lamalou-les-Bains (voir le précédent volume de mes souvenirs : Devant la douleur) ce grand esprit qu'était Auguste Brachet et qui a commencé à me nettoyer de mes préjugés d’élève de Burdeau et de carabin républicain. Lui aussi s’étonnait de ce que pouvaient supporter, de la part des fantoches au pouvoir, les chefs de notre armée. Il répétait : « Que craignent-ils, nom d’une pipe, que craignent-ils! Ils auraient toute la France derrière eux. »
L'affaire Dreyfus a montré que cette longanimité allait encore plus loin qu’on ne le pensait. Il a fallu que ce fût un civil, Gabriel Syveton, député du deuxième arrondissement de Paris, qui souffletât l’horrible ministre de la Guerre André, créateur des fiches d’espionnage et de délation.
Donc Alphonse Daudet avait toute l’étoffe d’un antidreyfusard déterminé. On le vit bien, en 1897 (il mourut le 16 décembre de cette même année), au premier dîner Balzac, qui eut lieu place de la Madeleine, au restaurant Durand, aujourd’hui démoli, et auquel assistaient Zola, Bourget, Coppée, Anatole France et Barrès. La conversation vint sur le cas de Dreyfus, que l’on commençait à agiter. Mon père, Bourget, Barrès, Coppée prirent immédiatement parti pour les juges militaires, qui l'avaient condamné selon leur conscience. Zola et France étaient d’un avis diamétralement opposé. J'entends
encore les zézaiements acerbes de l’auteur de /a Débâäcle, pour qui le mot de Patrie avait toujours été vide de sens : « La trahison n’exifte pas, mon bon. C’est une invention des vésuites, un mot insane. Il n’y a plus de fecret militaire. Nous fommes dans l’âge du télégraphe et du téléphone. » Quel cré-
ME à os bé ani