LE CAS DE ZOLA
tin ! France, bien que de son bord, en avait l’air gêné et atténuait ces tranchantes âneries de « enfin oui, n’est-ce pas, tout de même », pleins de cordialité. Barrès lançait des regards noirs au € porc-épique » (comme nous disions), et haussait les épaules. Le dessert fut triste. On se sépara fraîchement. « Je crains bien, me dit mon père, dans la voiture qui nous ramenait, que ce premier dîner Balzac ne soit le dernier. Mais quelle haine de l’uniforme, chez ce brave Zola ! Qu’est ce que l’armée lui a donc fait P »
Elle lui avait fait ceci qu'avec l’âge — il avait alors cinquante-sept ans — son fond de primaire lui remontait et qu’il considérait les officiers supérieurs comme des élèves de la rue des Postes, donc des ennemis du peuple et des têtes creuses. Le fond du caractère de ce malheureux mégalomane, mâtiné de français et d’italien, d'imagination et de sottise, c’était l’envie : une envie tenace, bestiale, mesquine, toujours en éveil, et qui lui faisait détester cordialement l’ami, le confrère, le concurrent, le voisin beau, riche ou bien portant, l'officier que les femmes regardent, le héros que l’histoire célèbre, le prêtre qui dispose de la confession et de l’absolution, le philosophe, l’érudit, l’amoureux, l’aristocrate, tout homme doué d’une supériorité quelconque. Émile Zola, avec son nez bifide, sa verbosité, son langage fébrile, était le type achevé du bilieux, qui ne se complaît que dans le malheur, l’infortune d’autrui, l’excrément, le trouble sexuel, la folie et la laideur. Ce vice foncier, irrémédiable, était en lui, comme l’avarice en Harpagon et en Grandet, comme l’hypocrisie en Tartuffe. Il avait le goût du déshonneur, de la déchéance et de la mort de son prochain, comme d’autres aiment le vin et les jolies filles. Je n'ai compris cela qu’assez tard, car il affectait le ton bonhomme et un détachement tout juste à l’opposé de ses véritables sentiments. Ceux-ci transpiraient dans les questions qu’il posait aux uns et aux autres, sur leur santé, leurs parents, leurs ressources, leur vente surtout, quand ils venaient de publier un bouquin. Ils apparaissaient dans ses regards brefs, brûlants, soupçonneux, à moitié recouverts par la main qui tâtait le binocle, comme s’ils eussent redouté d’être surpris, dans la minute où ils enviaient. Ils éclataient dans l’accès de joie, qu’il ne pouvait dissimuler, à l'annonce d’une catastrophe,
de la maladie ou de la disparition d’un copain. C’est ainsi que la folie de Maupassant fut pour lui une délectation véritable. A la mort de Goncourt, il exultait. Derrière le cercueil de mon père, portant un des cordons du poêle, il se contenait ; mais les & à bas Zola », qui partaient de la foule parisienne (il venait de s’avérer dreyfusard dans deux ou trois retentissants articles en tête du Figaro) le rendaient pâle et titubant. Il m’apparaît, au souvenir, ruisselant de fiel, et assouvissant, dans son œuvre, la rage de dégradation qui le tenait contre l’ensemble du genre humain.
Il l’assouvit, d’autre façon, lors de l’Affaire. Zola en voulait à la France, qui n’accordait à son ambition effrénée qu'une sorte de célébrité honteuse et décriée, ainsi qu’au roi des vidangeurs. [l en voulait à la société, à la critique, un peu à tout le monde. Naturellement craintif et même peureux, se cachant sous son lit quand tonnait l’orage, il devint courageux, civilement parlant, du jour où il s’agit de combattre cet objet, pour lui dépourvu de sens, mais non certes d’une gloire qui l’offusquait : le drapeau tricolore. C’est un haut degré, et saisissant, d’un vice, quand il peut susciter une vertu, même appliquée à un but ignoble. Il est ironique de songer que fut solennellement transféré au Panthéon (par un régime, il est vrai, antinational) le plus grand et incontestable souilleur de ce qui fait la grandeur et la noblesse de l’homme ici-bas.
Lisez, à la lumière de cette remarque, les meilleurs scatologicons de sa série : l/’Assommoir, Germinal, Nana, la Terre. Regardez-le se vautrer dans le purin, en faire dégouliner sur sa page, mirer, comme des œufs au marché, les termes vils et dégradants : « Ah! je crois que j’en ai mis, cette fois ! » s’écriait-il, en s’asseyant à table, chez les Charpentier, lors de la publication de Nana, et il en reniflait d’allégresse. D’où le surnom de « Grand Fécal », que je lui appliquai et qui lui resta. |
Le lendemain de la publication de la lettre J’accuse (pro-
noncez ( V’accuve ») dans l’Aurore, nous allâmes, Georges
Hugo et moi, rendre visite à Zola dans son capharnaüm dela”
rue de Bruxelles, encombré de pierres sculptées et d’un bricà-brac de faux moyen âge. Car l’auteur de la Débâcle se lais-