PAUL HERVIEU
Monet et Rodin. Comme eux, je répugne à l’art officiel ou officieux, qui encombre nos places et nos musées. Comme eux, je salue le classique, l'héritage traditionnel français, dans les impressionnistes, jadis honnis, et dans les figures noblement tourmentées du maître disparu qui nous a restitué Balzac. Chaque fois que j'allais chez Mirbeau, je tombais en arrêt devant un champ d’iris de Van Gogh, qui transposait, dans la flore, ses sensations complexes, concernant la foule humaine colorée du Midi.
— Ça vous plaît, hein, ça, Léon ?P
— Beaucoup plus que le Bordereau.
— C’est idiot, ce que vous dites-là ; il n’y a pas de commune mesure.
— Détrompez-vous : le dreyfusisme est une lésion quis’étend à tout et même au jugement esthétique. Il y a un coloris dreyfusard.
.… Et de rire! Mais le trou creusé entre nous fut durable quand même. Quelle chose singulière, que les ramifications sensibles d’une divergence profonde dans l’ordre mental, et combien l’homme est mû d’abord par sa pensée!
Je ne puis dire que j'aie jamais aimé Paul Hervieu. Il m'est toujours apparu comme un chapitre du moyen de parvenir, habillé, chapeauté, botté, astiqué, reconnaissant par calcul et vindicatif par petitesse naturelle. Un vrai type de snob, celui-là, tempéré par un boutiquier calculateur. Ses conceptions théàtrales (plutôt que dramatiques) sont gâchées par un langage affreux, tout en locutions adverbiales et en termes impropres. Cependant, nous étions en bons termes jusqu’à l’Affaire. Elle nous sépara. Il opta violemment pour l’Antifrance, sans doute parce qu’il y trouvait son avantage, et devint un familier des politiciens les plus vils, notamment de cette larve de Briand, :: auquel il enseigna les usages mondains, le tour à la cravate lavable et le vernis des croquenots. L'Académie française, un grade élevé dans la Légion d'honneur, la présidence de la Société des Auteurs dramatiques, la fréquentation de M” de Sainte- Avanie, les chasses et les séjours chez le baron de Tremblefesse, la sympathie de Waldeck-Rousseau, d’Émile Combes, de Loubet et d’Armand Fallières, tels furent, désormais, les plaisirs et voluptés de cet étonnant garçon, construit en papier mâché,
et en carton sec, au visage rentré comme un hile de haricot, avec un menton en croûton de pain, et qui tenait, à dix ans de distance, une balance exacte des bons et des mauvais procédés. Afin de soigner sa gloriole, fragile comme une bulle de savon, il écrivait, au moindre critique, des lettres explicatives de huit ou de dix pages sur ce qu’il avait voulu faire. Son roman par lettres, Peints par eux-mêmes, est un heureux pastiche des Liaisons dangereuses, en beaucoup moins intense et pénétrant. L’Énigme est une œuvre assez sensuelle. Le reste est fatras ou calcul. Hervieu se jeta dans le dreyfusisme par visée ambitieuse, afin de tenir et d'exploiter ce rôle fructueux d’arbitre entre personnages officiels et gens du monde, qui fut sa principale attitude, et de faire valoir sa fausse « belle âme ».
Je le jugeai un soir chez la comtesse de Noaiïlles, au temps de l’ignoble campagne républicaine contre les congrégations. Afin de faire sa cour à un député radical qui se trouvait là, Hervieu partit en guerre contre l’obscurantisme des dominicains et des jésuites, avec le style de Homais. La lâcheté est ici-bas ce qui m’écœure le plus. Je le lui fis comprendre, et ne le revis plus que douze ans plus tard, sur le terrain, à distance de pistolet, après qu’il eut pris, contre moi, le parti de son ami, le dramaturge israëlite Henry Bernstein. Or, en le visant, sans entrain (j'aurais été désolé de le blesser), je songeais : &Il croit que je lui en veux à cause de Bernstein. Je lui en veux à cause de sa tirade anticléricale avenue Henri-Martin. »
En 1913, Paul Hervieu fit, à l'Association des Étudiants, un petit topo démocratique à la Lavisse, où il affirmait, entre autres choses, qu’il n’y aurait plus jamais de guerre et qu’une ère nouvelle de paix et de félicité s’ouvrait pour l’humanité. Ce fut une de ses dernières manifestations oratoires, et qui donne la mesure de sa perspicacité. Je le vis, pour la dernière fois, au bout de l’an de Calmette (mars 1915), sur les marches de l’église de Neuilly. Il me parut plus vert que de coutume et assez décomposé. Il mourut peu de temps après. De pareilles destinées sont tristes : petits buts et moyens mesquins.
Dès les premières heures, le clan de Dreyfus et du Bordereau vit se dresser contre lui Lemaître, Barrès, Coppée et Brunetière, qui représentaient, au moins les trois premiers, à la fois le bon sens et le patriotisme français. Car Brunetière,
BRUNETIÈRE JULES LEMAÎTRE 49 brave homme et mû, en la circonstance, par un instinct doit, n'avait aucune espèce de jugement. Les arguments par lesquels il défendait le pays et la religion, étaient les plus propres à rebuter, les plus branlants, les plus vaseux, exposés dans un langage d’un archaïsme absurde et entortillé, qui lui paraissait le fin du fin. Pontife du salon Buloz, le pauvre garçon — auquel les rires de du Bled et de d'Avenel faisaient croire qu’il était spirituel — portait en lui tout l’ennui poussiéreux de la Revue des Deux Mondes. Je disais, dans un méchant jeu de mots : € Il a bu los. » Cet os lui était resté en travers de l’entendement, bien qu’il fût bavard et prolixe. On ne pouvait dire « il pleut », sans que Ferdinand s’ingéniât aussitôt à démontrer « qu’il ne pleuvait précisément pas, encore qu’une certaine mouillure, adhérente aux objets, dont ce salon, pût faire aisément croire qu’il aurait dû pleuvoir ».
— Soit, ilne pleut pas.
— Ah! pardon, pardon, — lançait Ferdinand d’une voix forte, articulée aux tournants de phrases comme avec une cheville de bois, — je n’ai pas émis cet avis en ce global. Il y faut nuancer et même varier. Qu’est-ce que la pluie P La conjecture, appuyée sur l’expérience, que nous en faisons illico. »
Les assistants se régalaient de ces cormichonneries galantes, avec lesquelles Ferdinand le ratiocineur faisait sa cour timide aux personnes qui tentaient, dans cet austère milieu, un tout petit brin de décolletage. Transporté sur le Forum et dans les âpres détails de l’Affaire, on imagine le succès d’un tel raisonnement. Brunetière était aussi ignorant et enfantin en politique qu’en polémique et en histoire naturelle, où il était, bien entendu, pour « l’évolution ». Histoire de paraître avancé. Il s’occupait même, à l’époque, de concilier cette satanée évolu- tionet la foi. On l’appelait aussi saint Thomas Taquin. Il avait, disait-on, fait pleurer une douairière, à force de la contredire, et donné un saignement de nez à un prince de l'Église, en s’efforçant de le convertir aux cultuelles. Je le définirais : un apôtre absurde.
Jules Lemaître (qui ne pouvait pas plus sentir Brunetière que je ne pouvais le sentir) était, au contraire, le bon sens ailé, un fils de La Fontaine. Excellent et griffu, ami des petites gens, méfiant vis-à-vis des mondains et des oisifs, saisissant
Dauer, Souvenirs, II. 4
le comique des choses et des êtres comme pas un, lettré de grand style, et cherchant dans les humanités à se consoler des humains, équilibré et indépendant, désarmé vis-à-vis des tapeurs, il me représentait le fin bourgeois du centre, en qui le rural vit encore. Il était d’un commerce exquis, conciliant au possible, ponctuant ses phrases, incisives et courtes, de petits «oui, oui », bon, très bien, hein », «c’est cela, oui, c’est cela », qu’il avait l’air de bougonner, en jetant ici et là des regards moqueurs. Quand il était un peu fâché, lesdits regards devenaient verts. Il aimait la rêverie, la mélancolie, la nostalgie, sur lesquelles je le plaisantais, m’y adonnant fort peu moi-même. Le sacrifice de sa tranquillité et de son effacement volontaire, qu'il fit à son pays, au temps de l’Affaire, me paraît particulièrement méritoire, venant de cet indulgent sceptique. Sans doute notre délicieuse et forte amie M”° de Loynes, à qui Punissait une ancienne et profonde affection, fut-elle pour beaucoup dans sa détermination héroïque. Mais il y mit aussi du sien, sachant qu’il courait au-devant des injures, des menaces, des remous les plus violents de la passion politique, et qu’il renonçait au repos. Parfois il ronchonnaït et rechignait, croisant, étendant, décroisant les mains dans un geste familier, rouge d’ennui, puis subitement pâle. Ces moments de dépression duraient peu, et, convaincu de l’utilité de son action, il reprenait courageusement le collier. Quel brave homme!
Cet habitant de Tavers (Loiret) et du dix-septième siècle — qu’il contribua àremettreen honneur — était infiniment scrupuleux. Il ne se serait jamais attelé à une cause injuste ou frelatée. Je suis témoin qu’il étudia et regarda de près le cas de Dreyfus, avant de se décider. Son œil perçant déméla très vite les intrigues politiques et antifrançaises qui se nouaïent derrière une comédie de justice et de vérité, à laquelle d’honnêtes gens se laissèrent prendre. Il sentait venir la guerre. Derrière les disputes byzantines sur le « petit bleu » et le « bordereau », il entendait le pas des légions barbares. En même temps, il souffrait des disputes civiles et il n’avait pas le tempérament qui fait, quand l’heure sonne, un dictateur bienfaisant du chef populaire. [l avait une tête solide et clairvoyante, mais il manquait de biceps. Déroulède avait du biceps, mais, en dehors de son patriotisme, manquait de tête, et sa vision politique
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