COPPÉE
Ce fut une faute lourde de la Patrie Française que d’avoir honte du cléricalisme et d’accorder ainsi, par avance, un point à ceux qu’elle s’apprêtait à combattre. La politique blanche a gardé des attaches très profondes avec l’âme nationale et elle inspire des dévouements qu’il est absurbe de rebuter ou de négliger. Aux heures critiques — et le dreyfusisme était une heure critique, — on peut demander beaucoup à la politique blanche et un peu à la politique rouge. Je ne pense pas qu’il soit impraticable de faire coopérer la politique blanche et la politique rouge au service de la Patrie. Cette vue est celle de notre action présente et elle seule a donné jusqu'ici des résultats. Au lieu que l’exclusion de la politique blanche a régulièrement conduit à la défaite et à l’abattoir les républicains patriotes. Je pense au papa de Marcère, à Godefroy Cavaignac, à Déroulède, à d’autres encore. Comme notre Vaugeois sentait cela, comme il l’exprimait bien ! Du reste, chez beaucoup d’entre nous, les deux tendances voisinent. Qu'on me permette de citer mon cas héréditaire. Mon grand-père paternel, Vincent Daudet, était un blanc du Midi. Mon grand-père maternel, Jules Allard, était un bleu de Bretagne, c’est-à-dire un rouge, ami de Barbès. Je suis un blanc, c’est entendu, mais admirateur de la politique étrangère de la Convention, et je préfère cent fois is A Hon convaincu, même, Se en réunion publique, à un libéral. Il y a de létoffe dans le premier. Il n’y en a pas dans le second. La, pire anarchie, c’est Panarchie molle.
Donc Coppée apparut bientôt comme gênant aux républicains de la Patrie Française. On le lui fit comprendre et il en souffrit. Relégué dans un honorariat mélancolique, il demeura fidèle à l’amitiè de Lemaître et au salon de M” de Loynes, que ce demi-lâchage avait indignée. Elle le considérait comme une maladresse et elle le fit véhémentement comprendre à Dausset et à Syveton.
Coppée, au fond, était impérialiste. Il avait beaucoup aimé cette pauvre princesse Mathilde, tout en reconnaissant l’infériorité de sa table et la médiocrité de sa conversation. Il lisait avec ferveur le Mémorial. Le souvenir de Sainte-Hélène lui faisait mal et il détestait pathétiquement Hudson Lowe. Il était indulgent à la mémoire de Napoléon IIL et de son entourage.
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Ludts : unie Atiltéatus
Là-dessus, nous ne nous entendions guère ; mais nous évitions ce sujet, et, quand nous le reconduisions rue Oudinot, en voiture, ma femme et moi, après le dîner chez ma mère, ou chez M”° de Loynes, — c'était un rite sacré, — je lui concédais volontiers Austerlitz, en l'honneur du soleil, et Marengo en souvenir du poulet. Au lieu qu’à Vandal, Henry Houssaye et Delafosse — ce que c’est tout de même que les préférences! — j’assénais immédiatement, et pour commencer, Trafalgar, Waterloo, Sedan, et cette unité allemande que respecte passionnément
toute démocratie, qu’elle soit parlementaire ou plébiscitaire, -
avec un entêtement et un aveuglement féroces, homicides, suicidaires.
Coppée s’entendait très bien avec Drumont, bien avec Lemaître, assez bien avec Rochefort. Lemaître s’entendait médiocrement avec Rochefort et assez bien seulement avec Drumont. Rochefort et Drumont étaient comme chien et chat, le premier sceptique et aristo, le second croyant et de sang populaire. Dans les réunions complètes de ces quatre « rois de cailles », comme disait mon père, cela faisait des courants et des froids. La raison prédominait chez Lemaître; un instinct puissant et prophétique en Drumont ; Coppée était un sentimental ironique et lyrique; Rochefort suivait son amusement polémique et son bon sens. Lemaître écoutait, concevait, discutait, admettait un argument. Drumont était accessible aux observations comiques, maïs le ton élégiaque l’embétait. Coppée ne s’intéressait aux choses et aux gens que sous l’aspect historique, anecdotique ou littéraire. Il ne raccordait pas la politique générale à la vie. Rochefort n’écoutait personne que lui-même, les enfants, ses sympathies ou antipathies. Il n’était pas très commode, dans ces conditions, de tenir un conseil utile, ou suivi. On se réunissait pour prendre telle ou telle détermination importante. Au bout d’un moment, Rochefort, après quelques & ta ta ta ta », ou & oui, oui, c’est écœurant, mais quelles canailles ! » commençait une petite histoire qui ravis-
sait Coppée. Drumont s’esclaffait : « Ah! mon ami, c’est prodi-
gieux. Ces gens-là me feront mourir. » Lemaître lui-même se dissipait — comme il disait — et ensuite s’en ee RES ment : «Que voulez- -vOus, madame, chacu
çulier est sérieux, mais, réunis, nous deyenons five oles. Ah de
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SYVETON, BARRÈS 55
ah! voyons un peu comment Syveton arrangera cela. Hein, n’est-ce pas, Syveton P »
— Certainement, monsieur Lemaître, déclarait Syveton de sa forte voix, en ajustant son monocle dans l’orbite de son œil aigu.
Barrès a joué un grand rôle, mais personnel, dans l’affaire Dreyfus. C’est un écrivain de génie, un vaillant entre les vaillants, un patriote inspiré. Il n’a pas la vision politique instantanée de Maurras et, tantôt acteur, tantôt observateur, il peut se désintéresser tout à coup prodigieusement de ce qui le passionnait cinq minutes auparavant. En un mot, ses humeurs passent d’abord, ce qui est fréquent chez les hommes de lettres de sa trempe, et il n’aime à se contraindre ni gêner en rien. C’est, hélas ! aussi un peu mon défaut, ce qui me permet de le déceler très vite chez autrui. Maurras, sans avoir dîné, sans avoir commencé son article, recevra très bien sur le coup de neuf heures du soir, et écoutera religieusement, un raseur qui lui apporte, parmi cinquante nunus, un renseignement intéressant ou précis. Alors que Barrès ou moi enverrons ce même type au diable. Barrès n’est pas patient. Il renonce tout de suite à convaincre un imbécile ou un simple serin, qui se croit intelligent, et qui lui en veut de ce renoncement. Enfin il va, en courant, au bout des raisonnements et des chances avec une rapidité pessimiste, et il préfère considérer comme impossible et irréalisable une chose que son esprit lui représente comme difficile. Rien à faire à cela.
Je ne connais qu’une personne ayant plus d’esprit que lui dans la conversation et la spontanéité : c’est Monseigneur le duc d'Orléans, chez qui cette perception ironique, active et subite, du fonds et du tréfonds des personnes et des circonstances est évidemment un legs de Henri IV. Mais, alors que cette verve inouïe (dans laquelle l’amertume de l’exil fait de saisissantes coulées) est dynamique et propulsive chez ce Prince des Princes, elle est statique et contemplative chez Barrès. Le duc d'Orléans vous donne envie de courir, de vous dévouer, de vous battre pour lui, de manger et de boire. Barrès vous donne envie de vous asseoir, pour réfléchir un peu à tout ça, et de vous tourner les pouces, en riant ou maugréant, selon Pheure. |
Barrès, depuis ses vingt-cinq ans, a mariné dans les assemblées, mais en les méprisant à un tel point (vu sa supériorité intellectuelle) qu’il y a eu en somme peu d’action. Clemenceau, : qui appartient à la génération antérieure, s’est davantage intéressé à la partie et il y a acquis une réelle maîtrise. C’est le joueur de boules qui calcule ses coups et qui a plus d’un tour dans son sac. À la Chambre comme au Sénat, même quand il fut rejeté par le suffrage universel — par le « phôque », comme disait Alphonse Daudet, — il eut toujours des amis fervents et une action indiscutable. Cette influence parlementaire n’est pas négligeable, principalement vis-à-vis de la magistrature, qui est le point le plus faible et le plus malléable du régime. Jamais la Cour de Cassation ne se serait prononcée pour Dreyfus, après l’acceptation significative de la grâce, et avec la scandaleuse partialité dont elle a fait preuve, allant jusqu’à falsifier et truquer la loi, si elle ne s’était sentie appuyée par les clans républicains de la Chambre et du Sénat, depuis Clemenceau jusqu’à Jaurès.
Les deux mainteneurs du souvenir de l’arrachement alsacienlorrain et de l’idée de revanche, M" Edmond Adam et Paul Déroulède, se rangèrent naturellement, dès le début de l’Affaire, parmi les antidreyfusards les plus déterminés. Ils virent tout de suite, l’un et l’autre, que cette crise annonçait une nouvelle agression allemande et une guerreintestine de forme religieuse. Ils battirent le rappel des bonnes volontés, M“ Adam, au centre de la société parisienne et dans les milieux politiques et diplomatiques, Paul Déroulède sur le Forum. Mais, d’une part, M”"° Adam, à qui /a Nouvelle Revue, poursuivie pendant tant d'années, imposait des charges excessives, n’avait plus à sa disposition, vers 1900, que sa petite Parole française à l’Étranger, à l’aide de laquelle elle faisait, il est vrai, des merveilles. De Pautre, Déroulède manquait de jugement et de direction politiques et ne voulait pas s’astreindre à cette critique serrée et imperturbable des textes, que préconisait vainement Maurras. En le voyant, éloquent, généreux et brave, mais écervelé, sous son paletot à pèlerine, dans les réunions publiques, ou en habit et assis à table, parmi le bruit de la discussion, je me répétais le mot de Chamfort : « On ne joue pas aux échecs avec un bon cœur. » Or il s’agissait, à ce moment-là, d’une redou-
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table partie d’échecs, où le sort de toute une jeune génération était engagé.
En effet, veuillez considérer seulement le petit tableau cidessous ; ça pourrait s'appeler vingt ans après.
1894. Arrestation d'Alfred Dreyfus. Première condamnation.
1899. Deuxième condamnation à Rennes. Dreyfus grâcié.
1899. Suppression, par Waldeck-Rousseau, du bureau des Renseignements. ;
1904. Ministère André. Affaire des fiches Vadecard-Schimmelpfeng.
1905. Alerte de Tanger.
1906. La Cour de Cassation réhabilite Dreyfus en truquant la loi. (Art. 445).
1909. Alerte dite de Bosnie-Herzégovine.
1911. Alerte d'Agadir. Le coup de Caïllaux.
1914. L'Allemagne déclare la guerre à la France.
Et nunc erudimini…