ALFRED NAQUET
Simon, alors que Jules Simon s’appelait en réalité Suisse. Mais Naquet s’appelait Naquet. Honnête homme dans le privé et demeuré pauvre parmi tant de politiciens enrichis, l’auteur de la loi du divorce promenait avec lui une aura funeste. Sa hideur confinait au maléfice. Il faisait partie de ces pestiférés moraux, à l’aspect desquels on doit dire, en joignant les mains
« Qu’est-ce qui va nous arriver ! » Il y avait en lui, très visible, un dilettante de la destruction, de la décomposition, de la putréfaction, un renifleur de fumier, un dégustateur de la douleur et de labaissement humain. D'origine carpentrasienne, il avait une pointe d’accent méridional, qui mettait les naïfs en confiance, mais que démentaient un œil luisant d’almée sadique, un rire comme vomi par l’enfer. Le récit d’une catastrophe, d’une faillite, d’une tare, d’un naufrage, d’un écrasement, d’une dégradation mentale et morale, suscitait, chez Naquet, ce croassement accompagné de gloussements et d’une trémulation de la bosse, qui donnait envie de le tuer et de le piétiner. Quand accès le prenait en mangeant, sa bouchée sautait, en miettes de couleur, hors de sa gueule, encloutée de dents longues et jaunes comme celles du chameau. Ces miettes s’incrustaient dans la barbasse, où il allait les repêcher avec des ongles jaunes et crochus de peseur d’or. Là-dessus Lockroy partait à son tour, faisait tourner autour de l'index la ganse noire de son lorgnon et l’on sentait qu’il riait autant de la hideur effroyable de Naquet que de ce dont Naquet avait ri. J’ai toujours regretté que Goya n’assistât pas à ces petites séances. Il en eût tiré un fameux « caprice » !
Naquet fut successivement radical, boulangiste, socialiste et anarchiste. En somme, il appartenait au drapeau noir et n’avait de goût que pour le néant. Cette idée-image de l’inutilité et de l'horreur de tout avait chez lui force sexuelle. Elle faisait l’impression d’une libido. Ce damné en promenade terrestre n’a pas réalisé ici-bas le millième du mal qu’il eût souhaité d’y accomplir. J’ai toujours cru que son goût très réel de la chimie — où il excellait — était lié à une recherche d’une substance capable d’anéantir le genre humain, d’une sorte de pierre exterminale. Aussi le dreyfusisme fut-il pour lui une machine à dynamiter la société. Vers la fin, il préchait le désarmement . de la France en face de l'Allemagne armée, annonçant qu’une
gloire immortelle ressortirait, pour notre pays, de sa crucifixion par les Boches. Ce vœu sacrilège a bien failli être exaucé. Quel échappé du Sabbat, ce Naquet!
Catulle Mendès, lyrique et salace, personnage du Sazyricon, était au contraire un type d’hébreu assimilé. Au parisianisme d'Henri Heine, panaché de maisons de rendez-vous, inconnues à l’auteur de Reisebilder et amant de Mathilde, il joignait le jargon du parnassien et la passion des apéritifs. Je l’ai connu beau, mais déjà luisant et répandant une odeur de celle : puis moins beau; puis énorme et cacatoésien, dans un paletot vert semé de taches, d’où sortaient, au soir tombant, des aphorismes essoufflés, des remarques subtiles et des hoquets au porto et à l’éther. Le comble de sa sympathie consistait à vous prendre par le bras et à vous parler de Wagner, de Dierx ou de Villiers de l’Isle Adam, sur un ton extrêmement confidentiel. Mais, en 1899, quelques jours avant le procès de Rennes, sur la place du Carrousel ensoleillée, à deux pas de l’invraisemblable croquenbouche qu'est le monument du borgne sonore Gambetta, j'aperçus venir à moi Mendès, semblable à un vieux ballon de foot-ball, que surmontait, sur une touffe de cheveux jadis blonds, un chapeau en cône tronqué jaune, dit €cronstadt ».
— Ah! ah! mon petit Daudet, vous êtes nationaliste. Ce que j'ai à vous dire est très important. C’est la genèse de toute PAffaire.
Ce fils des Dieux — comme Rav le bon Théodore de Banville — sortait de table et puait cette fois le clos Vougeot, associé au marc. Absorbé dans l’analyse de son fumet, je ne perçus d’abord que des phrases indistinctes, concernant un plan universel — dont Mendès était détenteur, — auquelse rattachait le procès Dreyfus, parodie sacrilège de la Passion. L’érotique poivrot ne manquait pas d’éloquence, son érudition était vaste et bizarre, si bien qu’au bout d’un quart d’heure je finis par m’intéresser au prodigieux capharnaüm qu'était ce cerveau en rumeur. Selon lui, Dreyfus était coupable, mais sans le savoir, à la façon d’un somnambule, dirigé de loin, du fond des siècles, par une prophétie qui l’aimantait. Quant à Esterhazy, c'était le Dreyfus des antisémites, un personnage
enchanté lui aussi, inconsciemment coupable en miroir. D’où
la ressemblance des deux écritures. De même qu’il arrive que