‹ MemoriesChapitre 24 sur 121 · CATULLE MENDÈS, MARCEL SCHWOB · texte numérisé non relu

CATULLE MENDÈS, MARCEL SCHWOB

deux obus se rencontrent et éclatent en l’air, l'affaire Dreyfus était, d’après Mendès, le résultat de la rencontre, du heurt de deux prophéties, l’une issue de je ne sais quel écrivain juif, l’autre de Nostradamus. Ainsi raconté, c’est idiot. Mais l’auteur de la Reine Fiammelle y mettait une verve, une ingéniosité, une subtilité et une passion qui firent tourner la journée de telle sorte que l’heure du dîner arrivant nous trouva encore place du Carrousel, sans que Gambetta eût bougé.

— Ah! ah! voici qui est curieux, me dit Mendès en secouant sa crinière déplumée, j’ai découvert, rue de Port-Mahon, un restaurant prodigieux, où l’on fait la goulach (plat hongrois) comme nulle part ailleurs. Venez avec moi.

Une de ses nombreuses petites amies, jolié comme un cœur, attendait là, lisant distraitement la carte : « Bonsoir, mon enfant, fit Mendès. Garçon, apportez-moi un porto. » Après celui-là, il en but un autre, puis un troisième, tira de sa poche un paquet d'épreuves et commença à les corriger sur un coin de table, cependant que la jeune femme bâillait et que j'avais bien envie de m’en aller. Mais voilà que, tout à coup, la tête chevelue de Mendès oscille, s’incline sur son pardessus, et le « fils des Dieux » s'endort comme un enfant, un sourire béat noyé dans la graisse flasque de ses méplats.

Mendès refusa de prendre parti dans la grande querelle, ayant pour principe que seule la littérature importe et que les autres disputes, politiques ou religieuses, sont sans intérêt. Le pli professionnel et l’amour dés lettres lui tenaient lieu de vertus. Rarement humain, hanté de quelques nobles rêves, fut aussi prompt à s’animaliser. Ce contraste faisait de sa personne quelque chose d’imprévu, de disparate, d’aventuré, une proie pour l’accident ou le suicide. Ce fut l’accident quiarriva. I mourut broyé par un train, contre la paroi d’un tunnel, la

nuit, rentrant chez lui en banlieue, après un bon diner, sans

doute trop bon.

J’ai connu, et même intimement, un israélite fort supérieur à lui par le sens de l’honneur, de la dignité et l’élévation de l'esprit : Marcel Schwob, l’auteur du Livre de Monelle, de Cœur double, du Roi au Masque d’or et de remarquables travaux sur Villon et le monde et l’argot des compagnons de la Coquille. J’aimais beaucoup Marcel Schwob ; l’Affaire nous a

séparés et il a disparu de ce monde prématurément, après une cruelle maladie, sans que j'aie pu, une dernière fois, lui serrer la main.

Schwob était laid, de visage glabre, avec des yeux clairs magnifiques. Son érudition était immense et rejointe à la vie par les détours et applications les plus pittoresques, les plus justes. Nous avons retrouvé ensemble Rembrandt, un soir d’été, dans une taverne d'Amsterdam ; une autre fois Quincey et Dickens, marchant bras dessus bras dessous, à Londres, dans le Strand. Histoire, linguistique, poésie, prose, astrologie, chimie, critique, anglais, allemand, grec, latin, italien, espagnol, hébreu, Schwob animait, agitait, ordonnait, reconstituait, associait toutes ces connaissances, dans son immense et précise fantaisie. Il évoquait les capitaines d’aventures, avec la justesse de Quicherat et la verve de Cervantès. Il décrivait aussi éloquemment les mœurs des souteneurs et des prostituées, dans le panier de crabes des faubourgs, que celles des savants du seizième siècle ou des conquistadors espagnols. Avec cela un goût parfait, jamais un faux pas, ni une surcharge. Toute sa morale se ramenaïit à la pitié, qu’il appliquait indistinctement aux criminels et aux saints, aux traîtres et aux héros. Comme, après un séjour en Angleterre, il m’accompagnait à Charing Cross, il remit cinq louis d'or, sur dix qu’il avait dans sa poche, à une fille hâve et dépenaillée, mais souple et de chair blanche, qui lui rappela la petite Anne des Confessions d’un mangeur d’opium. Il se fâcha parce que je lui dis que cette offrande à un souvenir littéraire était disproportionnée. D'ailleurs il avait très mauvais caractère et boudait même à table, invité à dîner chez des gens qu’il connaissait à peine. Je l’ai vu moucher des notaires, des académiciens et des hommes du monde, comme de simples chandelles de suif. Invité chez Georges Hugo et sa femme à Guernesey — où l'hospitalité était la plus large et douce que j’aie connue, — il empoignait les autres invités et leur prouvait, en cinq secs, qu’ils étaient des ignorants et des serins. Il en résultait des scènes inénarrables, que Georges arrangeait de son mieux, avec ce tact souverain et nuancé qui le caractérise. Quand il se mettait en habit — en fr... fr... frac, disait notre Mariéton, — il fichait dans sa cravate noire, pour faire plus élégant, une

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