SCHWOB, JULES RENARD
épingle de perle qui lui venait de famille et que ses hochements de tête et dénégations faisaient scintiller. Affligé d’une infirmité intestinale, il demeurait, pendant des heures, enfermé dans les water-closets, ce qui jette toujours quelque perturbation dans une villégiature. Mais il en sortait apaisé, ravi, et plus éloquent et sagace que jamais.
Quand je fis sa connaissance, il écrivait à ’Écho de Paris et vivait chichement, dans une petite chambre sise au second étage et demi du 2 de la rue de l'Université, au-dessus de mon condisciple, le D' Henri Meige. La pauvreté ne lui pesait pas et il s’arrangeait toujours pour faire délicatement la charité à plus pauvre que lui. C’est dans cette espèce de soupente sordide que j'ai rencontré pour la première fois Jules Renard, qui venait d'écrire ses Sourires pincés, Maurice Pottecher, qui venait de publier la Peine de l’esprit, et cette géniale artiste, Camille Claudel, sœur de Paul Claudel, dont Marcel célébrait partout l’extraordinaire puissance de conception et de réalisation plastiques. Que de bonnes heures passées là — j'avais vingt-quatre ans, je venais de publier les Morticoles, — dans un état de griserie mentale qu’a dépeint Renan, sous le nom d’encéphalite, et qui est celui des jeunes gens imaginatifs et laborieux ! Jules Renard, artiste rare, front bombé, voix paysanne, œil aigu, n’était ni bienveillant, ni philosophe, certes, ni éloquent. Mais sa pointe caustique avait de la saveur et a tracé, d’une écriture sèche, quelques remarques impérissables. Il était envieux de Barrès, dont la jeune gloire montait à l’horizon avec le Jardin de Bérénice, ce délicieux bouquet sensitivo-intellectuel. Schwob n’était jaloux de personne, faisait valoir tous ses amis et cherchait partout des talents et des mérites ignorés. C’était une noble et généreuse nature.
Il fut happé par le dreyfusisme, comme la barque ‘d’épices par le Maëlstrom. Je me suis souvent demandé à quelle affinité ethnique profonde, à quel mystérieux appel de la race avait correspondu cette fureur dreyfusienne, qui le sépara de moi et de plusieurs de ses meilleurs amis. La dernière fois que je le vis, après une séparation de plusieurs années, il avait à son chevet les portraits de Dreyfus et de Picquart. Nous n’échangeâmes que des propos insignifiants et notre séparation, cette fois, fut définitive. Or, Schwob est certainement l’homme du
monde à qui j’ai entendu dire le plus de mal de ceux qu’il appelait «les Lévy » et proférer le plus de menaces contre la haute banque juive. Il avait raison : le cœur de l’homme est double et, quelle que soit sa personnalité, son ascendance ne cesse de crier et d’agir en lui.
En politique, Schwob était anarchiste comme nous l’étions tous alors plus où moins, dans le désarroi général des esprits même cultivés, dans la déception, déjà fertile en scandales, du parlementarisme. Avec cette différence que j'étais demeuré ardemment patriote et que la patrie ne représentait, pour Marcel, rien de bien distinct ni de bien émouvant. Certes il aimait la langue française, qu’il écrivait si bien. Mais comme ua enfant parmi d’autres enfants. Elle n’était pas son enfant. Car si la langue nous forme, nous la faisons aussi, avec la collaboration permanente de nos ascendants. La langue est un produit de la mémoire héréditaire, fécondée par la circonstance et l’expérience personnelle. L’allemand, l’anglais, le latin, le grec, n'avaient pas plus de secrets pour Schwob que le français. Je crois qu’une des causes profondes de l’état d’esprit anarchique est le peu d’adhérence de l’homme à son langage, le manque de communion, intime et constante, avec son verbe national. Donc Marcel admirait les compagnons libertaires — comme on disait alors — et, le jour de l’assassinat de Carnot, tombant à Champrosay parmi de braves gens consternés, il éprouva le besoin de faire l’apologie de Caserio et de son crime. Ce fut un beau scandale. Mon père, qui aimait Schwob et était indulgent à toutes ses fantaisies, ne savait comment l’excuser ; cependant que, soufflant et rageur, il foudroyait du regard Frédéric Masson et la chère M"° Dardoize. Je ne me rappelle pas si Edmond de Goncourt, qui était également présent, a noté cette dispute baroque dans son journal. J’avais légèrement honte de mon ami; non que je regrettasse beaucoup Carnot; mais cette ferveur pour un assassin me semblait primairé, nigaude et au-dessous de notre âge et de notre compréhension. Je le dis à l’apologiste de Caserio etilen résulta une fâcherie de quinze jours.
J’ai déjà raconté que, fort peu agréable physiquement, Schwob était sentimental, romanesque, Don Quichotte en diable et, sur le chapitre femme, plutôt comique. Il s’imaginait