‹ MemoriesChapitre 26 sur 121 · BERNARD LAZARE · texte numérisé non relu

BERNARD LAZARE

que le charme intellectuel, qu’il avait grand, est essentiel et déterminant auprès d’une jolie personne, et qu’on lui prend le cœur avec une lecture de Browning ou de Nietzsche. Mais non : la jolie personne écoute avec plaisir la lecture — un plaisir distrait, comme elles font toutes, — puis court rejoindre son flirt, son amoureux, ou son mari, ou son amant, en riant de la naïve prétention et des illusions du lecteur. Il en résultait des scènes falotes du pauvre Marcel, des départs furibonds, suivis de retours et d’explications de caractère, qui lui avaient fait une célébrité bouffe dans notre milieu, où foisonnaient les beautés les plus délicates. Car, sans flatter mes contemporaines, je puis bien constater qu’il y a eu à Paris, de 1885 à 1900 et au delà, dans les bals, dîners et réunions Hugo, Lockroy, Ménard-Dorian, Charcot, Massenet, Charpentier, Edmond Adam, Daudet, etc..., une flambée de nymphes merveilleuses, spirituelles, délicieuses, et d’une grâce qui faisait pousser à mon père, au « vieux père » comme nous l’appelions par antiphrase, en raison même de sa jeunesse, des cris d’admiration. Oui, dans cette sombre et funeste politique républicaine et radicale, qui montait vers le grand orage, fleurissaient des roses et des roses, blondes, brunes, en boutons, épanouies, dont l’atmosphère était grisante. Sans doute en fut-il de même, à cette époque, dans d’autres cercles sociaux. Mais ici le coudoiement quotidien des artistes, des poètes, des littérateurs, des critiques et des savants les plus illustres diffusait, sur la beauté physique des jeunes filles et des femmes, une émanation intellectuelle, comparable à une coulée de paillettes étincelantes dans une longue chevelure noire. Certaines mères, aussi jeunes et pimpantes que leurs filles, transportaient notre Schwob d’enthousiasme et il se flattait de les conquérir, sans aucun artifice galant. Cela faisait le bonheur de toutes et de tous.

Je n’ai fait qu’apercevoir Bernard Lazare, juif messianique, qui a lancé positivement l’affaire Dreyfus et mis en mouvement le Tombereau nocturne à Zola. Mais, dans ces deux ou trois rencontres, ce maléficiéux promoteur m’a laissé un souvenir impérissable. Il était grand et gros, de visage plat, un monocle dans son œil faux. La première fois, il se trouvait chez un libraire du boulevard, en compagnie de son coreligionnaire

Dauper. Souvenirs, Il. 5

Lucien Mühlfeld (en français Champmoulin). Celui-ci, dont le visage grignoté trahissait une constipation opiniâtre, fit la gaffe de me présenter ce Lazare, qui venait de me consacrer un éreintement soigné, mais insignifiant, dans je ne sais quel petit torchon. Il en résulta un froid double, centripète et centrifuge, du Lazare Bernardé vers moi et de moi vers le Bernard Lazaré. Dans ce froid, réellement impressionnant, Mühlfeld troublé jeta quelques compliments doubles, qui sautaient gauchement, pareils à des crapauds sur une poéle. Une autre fois, nous dinâmes, le Lazare et moi, à deux tables voisines, au bar du Journal, de telle façon que nos dos se touchaient. Rien ne m'ôte l’appétit, sans cela...

Eugène Mayer, directeur de /a Lanterne, était anticlérical dans la religion des autres et consacrait un numéro de sa feuille, sur deux, aux « monstres en soutane ». En outreil aimait l’Allemagne et il avait écrit, sur l’album d’une petite amie boche, les vers suivants, que ma mémoire a retenus:

Si jadis et d’un air malin

Nous avons dit un jour &« à Berlin », Qu'importe !

Oublions ce triste incident.

Qu’en ses profondeurs le néant L’emporte.

Ce n’est pas du Ronsard, évidemment. Ce n’est même pas de l'Eugène Manuel. Pourtant, en 1897, cela correspondait à une tournure d’esprit assez fréquente dans le monde politique. Eugène Mayer mourut, ce qui ne fut pas une grande perte, mais la Providence veillait et, quelques années plus tard, son successeur anticlérical, du nom de Victor Flachon, fut envoyé, condamné et même salé en police correctionnelle, à cause de son goût exagéré pour les très petites filles. Plus elles étaient petites et plus ce Flachon était content. Cela interrompit momentanément la série des « monstres en soutane ». J’ai fait cette remarque qu’une certaine frénésie anticatholique accom-

pagne fréquemment la perversion ou l’inversion sexuelle. IL y

a, à cela, une raison psychologique : la religion catholique, frein intérieur aux débordements et aux anomalies, constitue,

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