ARTHUR MEYER, GUSTAVE DREYFUS
pour les vicieux, un obstacle de conscience, qu’ils prennent généralement en haine. L’indifférence en matière de religion est un état parfaitement explicable par l’éducation ou le tour d'esprit. En revanche, la fureur anticléricale est une tare, et qui annonce d’autres tares. Appliquez cette observation autour de vous et vous m’en direz des nouvelles.
J’ai suffisamment parlé, dans mes précédents volumes et au cours de celui-ci, d'Arthur Meyer, directeur du Gaulois, pour n’avoir pas à. y revenir longuement. C’est à regret que je franchis néanmoins ce comique personnage, ce type de bazar d'Orient devenu « arbiter elegantiarum » et champion de la bonne cause. Champion semé de félonies, hâtons-nous de le dire. Le sang de Deutz circule chez cet homme du monde au chignon relevé avec une sournoiïserie bien curieuse et qui fait le régal des amateurs. Il trahit plus volontiers les morts que les vivants. On le vit, après la disparition de notre délicieuse et incomparable amie M** de Loynes, dontil récompensa l'extrême indulgence par d’affreux racontars et des mensonges d’office. Qui donc disait de Meyer que, même parfumé au patchouli, il fleurait toujours la chambre de la bonne qui n’a pas relevé son judas? Malgré la fréquentation des princesses et des duchesses, notre Arthur est demeuré le petit hébreu sordide, qui collectionne les camouflets et en tire, par la suite, quelque avantage. Sa courtoisie sent le suif du ghetto, et son smoking donne la chair de poule. S’il avait prévu la défaite de lantidreyfusisme, il ne serait jamais venu dans nos rangs. J’entends encore Lemaître, après l’échec des élections nationalistes de 1902, lui demander en riant : « À quand votre bonsoir messieurs, Meyer ? » Ce « bonsoir messieurs » était la pirouette par laquelle ce pantin vaseliné s’était séparé du boulangisme vaincu. Meyer pâlit et tourna les talons.
Quand Alfred Dreyfus, entre sa grâce et sa réhabilitation cassationnelle, voulut passer inaperçu, il alla s’installer dans la maison de son homonyme, le collectionneur Gustave Dreyfus, 101, boulevard Malesherbes à Paris. Ce Gustave Dreyfus. n’était pas un mauvais homme et avait acheté une collection, dite « Tymbal », où il y avait de jolis Donatello. Sauf son fils Carl, pareil à un bubon très mûr, sa famille était même fort agréable à voir. Mais nulle part je ne me suis ennuyé autant
que dans cette maison, où fréquentait tout le ghetto politique, mondain et boursier de Paris. Le roi de cailles du milieu était le vieil Antonin Proust, celui-là même qui « revenait de Copenhague » au moment du scandale de Panama et qui jouait les anciens beaux chez les mûres ballerines de l’Opéra. Les soirs de fête au clan Dreyfus, on se serait cru au sabbat, par la quantité de vieilles dames décolletées à la gélatine, et surchargées de bijoux, qui s’empilaient contre les pièces de la collection, sur des chaises dorées. Plusieurs d’entre elles parlaient allemand, étant nées les unes à « Fienne », d’autres à Francfort ou à Mannheim. Il n’y avait pas que des israélites. Je me rappelle un certain Nicolopoulo, financier, qui avait un œil pareil à une rondelle de mou de veau, un baron de Menascé (prononcez « ménache »), un vieux courbé, tanné, voûté, du nom de Kapferer, toute une collection d’Abou-Caya, auxquels je proposais très sérieusement de franciser leurs noms en A. Boucaillat, des Seligmann et des Lazard de toutes les dimensions et de toutes les couleurs de poils, un juif mondain qui s'appelait Tony Dreyfus, le tout saupoudré de plusieurs Kahn et becs de Kahn. Assez farceur de ma nature et cherchant ma : revanche du superembêtement (soyons poli) qui flottait autour ” de ce Sinaï, j’allais entretenir en allemand le papa Kapferer des cours de la Bourse et lui affirmais qu'Abou-Caya nourrissait contre lui des projets homicides ; cependant que je me donnais confidentiellement à un Seligmann pour un agent en bourgeois, chargé de surveiller les colliers de perles : « Gar lé monde est blin de foleurs, messié Seligman ! ». Innocentes distractions qui me conduisaient jusqu’à minuit et demi environ, moment où l’on servait, par petites tables, un souper froid. Mais c’était au fumoir qu'il fallait voir ces commerçants et ces boursiers, de (la première aristocratie du monde », crispés sur leurs cartes et leurs enjeux ainsi que des hiboux, des tétards et des scolopendres Hialatess et grognant, en youddisch ou en boche, s’ils perdaient. Il n’y a pas à dire, le peuple juif est puissamment original et sa persistance à conserver ses traits nationaux est quelque chose de surprenant. Cet outrancier de Léon Bloy exagérait tout de même quand, dans le dessein de contredire et d’embêter Drumont, il écrivait le Salut par les Juifs : une partie des juifs vivant en France est assi-