‹ MemoriesChapitre 28 sur 121 · EUGÈNE MANUEL, ERNEST LA JEUNESSE · texte numérisé non relu

EUGÈNE MANUEL, ERNEST LA JEUNESSE

milée, une autre ne l’est pas. Cette dernière est manifestement la cause des mouvements antisémites qui ont agité Paris et Algérie entre 1892 et 1900. Elle a pesé d’un poids trop lourd dans la politique anticatholique et antinationale républicaine. Elle a abusé de sa puissance. Les juifs assimilés le sentent bien et ils frènent actuellement pour l’ordre, afin d’éviter que la cause israélite ne se confonde avec la cause, désormais perdue, de l’anarchie révolutionnaire.

Eugène Manuel, inspecteur d’Académie et candidat perpétuel à l'Académie française, était petit, rageur et asthmatique. Il arrivait essoufflé dans les classes, s’asseyait et interrogeait les élèves, cependant que les professeurs guettaient attentivement les mauvaises réponses, qui compromettaient leur avancement. Il avait été le « correspondant » d'Alfred Dreyfus, ce qui fait que la bonne M”° Manuel — ces deux vieux étaient touchants comme Philémon et Baucis — répétait, partout où elle se trouvait : « Ah ! comme notre pauvre Alfred est innocent, mon Dieu! mon Dieu! quel malheur ! » Cette phrase faisait le tour des salons et les gens se demandaient si le malheur résidait dans cet excès d’innocence ou dans lincrédulité qu’elle rencontrait. Notre proviseur de Louis-le-Grand, l’excellent M. Gidel, qui ne quittait jamais son chapeau haut de forme, avait pris Manuel en grippe et le lui laissait voir. Manuel toussait, haletait et crachait dans sa direction, ne répondait pas quand il lui parlait et lui faisait toute espèce de petites avanies. Lui aussi, l’universitaire, est un loup pour l’universitaire. Tout le monde connaît quelques petits vers plats et honnêtes de Manuel, que l’on récite dans les familles, aux anniversaires et au jour de lan.

Infiniment plus pittoresque et plus moderne était le juif de bric à brac et de physique effrayant Ernest La Jeunesse, que on prétendait s’appeler Kahn ou Kohn, ou Kohn-Kahn, et que les méchantes langues appelaient Jugend. Représentez-vous un épouvantail, une tête en chiffon, au menton fuyant, des yeux incolores, un col long et comme tordu, d’où sortait une voix en fausset aigu, sous un bolivar de boîte à ordures. Ce monstre passait son temps à collectionner des objets hétéroclites du premier Empire (il avait écrit une absurde /mitation de notre maître Napoléon), et à lire, aux terrasses des cafés,

des lettres d’amour ! Insolent avec les timides ou les malades, il était peureux comme une larve et filait doux avec les gens décidés et solides. C’est ainsi qu'ayant insulté, en je ne sais plus quelle occasion, ce brave homme et écrivain de grand talent qu’est Camille Mauclair, il reçut de lui, dans le restaurant du Journal, une de ces piles qui font date dans l'existence d’une fouine enragée. Mauclair commença par le gifler, puis, La Jeunesse l'ayant griffé, le retourna par les épaules et lui botta le derrière en cadence une douzaine de fois. Ensuite il lui versa, sur ses cheveux hérissés et raides, un verre d’eau et de vermouth en guise de schampoing, et finalement le précipita contre une pile d’assiettes, qui s’écroulèrent avec un tintamarre inouï. À ce moment survint Henri Letellier, directeur du Journal, précédé de son invraisemblable blair, et rien n’était comique comme les efforts de La Jeunesse pour conserver une contenance, assis au milieu de cette vaisselle en morceaux, les giroflées de Mauclair visibles encore sur ses joues roses, enflées et flasques.

Aux environs de 1894, La Jeunesse avait écrit une fort pauvre satire, intitulée : Les Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus noloires contemporains, qui avait eu un certain succès. Quand éclata l’Affaire, il fut d’abord violemment antidreyfusard et publia un prétendu pamphlet, texte et dessins, qui s'appelait Oust (parodie du Pss’t de Forain et de Caran), mais n’eut que cinq ou six numéros. Alors, il retourna sa veste et devint sournoisement, puis ouvertement dreyfusard et antipatriote, exception faite pour sa napoléonnerie. Il fallait entendre les dialogues de ce phénomène et de Courteline au café Napolitain, où l’un et l’autre arrivaient vers les cinq heures. Courteline perdu dans son éternelle redingote, avec sa cravate Lavallière et sa grosse serviette, La Jeunesse avec ses épaules en porte-manteau et son accoutrement de marchand de peaux de lapins.

— Garçon, une menthe à l’eau ! La Jeunesse, mon vieux, vous êtes un salaud.

— Pourquoi çà P (glapissait La Jeunesse). C’est vous qui êtes un impoli.

Le dialogue se poursuivait ainsi, pour l’amusement de la galerie et des garçons. Courteline prenait les voisins à témoins :

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