LA BOULE EN OR. — PAUL DOUMER
d’années — il en avait alors quarante, — qui se donna à lui fougueusement et ne voulut ensuite accepter aucune rétribution. Interloqué, il demanda le motif de cette passade.
€ Aucun motif..., tu m’as plu tout à coup. Le plus fort, c’est que je ne sais pas pourquoi. Mais ça m'attristerait, si tu me donnais maintenant de l’argent. Ça ôterait la poésie de la chose. »
Cette façon de rouler, « pour la poésie de la chose », rappelle assez la boule en or. Et la femme qui se donne ainsi ne tient généralement pas à recommencer. Néanmoins — car toutarrive ici-bas — il peut se faire que la satanée boule roule deux fois vers le même monsieur. Ce fut, par exemple, le cas pour Georges Clemenceau, populaire, quand il précipita Ferry au barathre; impopulaire, avec Panama; repopuläire, dans le dernier tournant de la guerre de cinq ans.
La Patrie Française eut-elle tort, eut-elle raison de se cantonner immédiatement sur le terrain électoral? Il me semble qu’elle mangea ainsi, comme on dit, son blé en herbe. Le rassemblement de patriotes de toutes conditions, qu’elle avait formé, aurait dû d’abord, à mon avis, être lié par une grande manifestation — de style à déterminer — en commun, qui provoquât un tremblement de terre dans les milieux politiques, dans la magistrature et dans l’armée. Ainsi l’arme eût été solidement trempée, avant d’être utilisée. On courait le risque, en prenant la voie inverse, de « l’électoral d’abord », d’émietter et de morceler, au lieu de concentrer. Toutes les petitesses inhérentes à la brigue des suffrages s’abaitirent illico sur la Ligue, telles les mouches sur un morceau de viande. La pensée non seulement de sièges à conquérir, mais de la réélection à assurer, en cas de réussite (ce qui est très parlementaire), hanta désormais les meilleurs militants.
Entre temps la boule en or faillit se diriger vers Paul Doumer, retour du gouvernement d’Indo-Chine, où il avait bien réussi. Quelques hommes politiques et quelques officiers de valeur, dont Marchand, crurent discerner en lui l’homme de bronze à opposer aux menées antipatriotes et antimilitaristes. On prétendit qu’il avait des vues sur l’empire des mers, l’essor futur de nos colonies, la réconciliation du tiers et du quatrième État, une entente bancaire et pacificatrice avec l’Allemagne,
le sort de nos possessions d'Orient. Malheureusement pour sa gloire naissante, Doumer publia, sur ces entrefaites, un livre de conseils à ses fils, qui mit à nu une honnête nature, légèrement primaire, à mi-chemin entre Joseph Prudhomme et la Sagesse des Nations, et causa quelques désillusions chez ses plus chauds admirateurs. Nous eûmes là-dessus plus d’une discussion avec Marchand, obstiné à vanter son ami et qui ayait réussi à convaincre des politiciens, des journalistes et même un académicien, Henri Lavedan. Mais déjà la boule en or était fort loin de Paul Doumer. Des années ont passé, la guerre est venue. Les fils de Doumer sont morts héroïquement pour la patrie, conformément aux préceptes puisés dans cet ouvrage de forme peu littéraire, maïs qui ne me paraît plus aussi médiocre. Ainsi changent les points de vue avec les circonstances. Je pensais à cela en déposant devant le Sénat réuni en Haute Cour, pour juger Malvy, et jetant les yeux sur Doumer, vêtu de noir, méditatif en son fauteuil. Mon père avait raison de dire qu’embarqués ayec nos contemporains dans un même bateau, nous voyons se modifier, d’âge en âge, l’opinion que nous nous étions formée sur eux et où l’humeur tient trop de place. C’est qu’aussi les gens bougent, se transforment, s’améliorent ou empirent, et offrent à l’observateur une série de métamorphoses parallèles, et synchroniques à celles de l’observateur lui-même.
J’aidit que l’antisémitisme, courant national alors impétueux, était amplement représenté au sein de la Patrie Française. Cependant Drumont jugea nécessaire de fonder, à la Libre Parole, une sorte de bureau de la Ligue antisémite, avec président, vice-président, secrétaire et comptes rendus. Nous avions, parmi nous, l’éloquent Firmin Faure, l’agile fantaisiste Charles Bernard, pharmacien à Clignancourt et populaire sur toute la butte, qui tenait, à la Chambre, la spécialité d’embêter Combes; Lasies, avec ses moustaches aux pointes perpendiculaires, et son allure d’officier de cavalerie ; le studieux et appliqué Congy; le robuste et somnolent Flavien Brenier. Sans compter Gaston Méry et le cher commandant Biot. Ces séances, il faut en convenir, dégageaient un ennui profond. Elles me contraignaient, une fois par semaine, à passer la j journée calfeutré dans le cabinet de Drumont, boulevard Mont-