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LE COMMANDANT CUIGNET

ciers navrés, cependant que Célestin Hennion, fuyant son surveillant Delebecque, s'était réfugié dans les cabinets, qu’il détint ainsi pendant une bonne heure ! Quelques semaines plus tard, une main inconnue, que guidait le sens patriotique, cassa à coups de marteau le nez de Bernard Lazare. Depuis lors, la statue impie et burlesque est connue à Nîmes sous le nom du «desnaza ».

Donc, au cours de l’Affaire, le commandant Cuignet, armé de sa seule et invincible droiture, déjoua les pièges les plus compliqués. Il dit tout ce qu'il voulut dire, mais il ne dit jamais un mot de ce qu’on aurait voulu lui faire dire. Il brava les arrêts de rigueur, les menaces, les morticoles, le général André, le peuple juif, la haute finance, le président Combes, la Cour de Cassation ; et chacune des tentatives dirigées contre lui se retourna finalement en sa faveur. Quand la guerre éclata, cet officier hors ligne combattit comme un lion au premier rang, fut fait prisonnier, et, à peine interné dans un camp boche, rendit la vie dure à ses geôliers, servit de trait d’union entre ses camarades de captivité, passa en conseil de guerre pour propagande de journaux et de livres français, fut condamné. Il faut l’entendre raconter comment l’officier allemand, qui lui notifiait ce jugement, lui demanda ensuite où il était né, afin de communiquer ledit arrêt au maire de sa commune. « Pourquoi cela P demanda Cuignet. — Afin, mossié lé commandant, que votre contamnation téshonorante soit bortée zur fotre cazier chudiciaire. »

Le commandant n’en revenait pas : (Et vous vous imaginez que mes compatriotes français considèreront comme « téshonorant » le fait d’avoir fait ici, malgré vous, de la propagande pour le succès de nos armes!

— Parfeïtement, mossié, che me l’imachine.

— Eh bien! vous avez une fameuse santé », conclut le brave des braves, en éclatant de rire.

Mais je ne puis rendre l’accent, le geste, le feu du regard. Narrateur de premier ordre, le commandant, avec le récit de ses persécutions pendant l’Affaire, a transporté, ravi des auditoires de huit et dix mille Français. Il a le trait justeet railleur, qui va frapper la fibre populaire. La sympathie émanant de lui est irrésistible. Il est ainsi le répertoire vivant des tours de

bâton accompli par les gouvernements républicains, du procès de Rennes à la deuxième revision, pour blanchir, ou, comme nous disons, laver Dreyfus. Contrairement à ce que j’ai pu constater chez beaucoup de sés camarades, même éminents, les politiciens, ministres, députés ou sénateurs, ne l’impressionnent pas, mais là pas du tout, et il a trouvé pour eux le qualificatif qui convient : « Ce sont, déclare-t-il, des salopiots. » Le malheur est que lé régime démocratique n’est, au moyen du suffrage universel, qu’une vaste machine à fabriquer des salopiots et que, ce salopiot à peine usé et démonétisé, un autre lui succède, qui fera demain, à peine dessalé, la même chose que lui.

Cependant qu’en cette année, qui devait être celle du procès de Rennes, l’unité morale de la France subissait un terrible assaut, une voix vibrante retentit soudain, avec une autorité singulière, indiquant, avec hardiesse et précision, les racines du mal. Cette voix venait de San Remo (22 février 1899). Elle était celle du souverain en exil, de Monseigneur le duc d’Orléans. Je ne me suis rendu compte que beaucoup plus tard, une fois enrôlé dans l’Action française, de l’immense retentissement qu’elle.avait eu en moi, comme on retrouve au fond de sa mémoire les origines lointaines d’une forte émotion. En fait, c’est cette allocution qui m’a fait royaliste, ou plutôt qui a réveillé en moi la fibre royaliste, venue de mes ascendants méridionaux. C’est elle qui m’a permis de retrouver la vérité politique dans les conversations enflammées de Vaugeois et dans les lumineux écrits de Maurras..., cette vérité politique noyée dans les insanités des rêveurs et utopistes démocrates et dans la salive des rhéteurs, cette vérité politique qui, si elle se fût imposée à la France en 1900, nous aurait épargné bien des hontes et des humiliations, et sans doute le carnage de 1914- 1918. La première fois que j’ai eu l’honneur et la joie d’être présenté par Paul Bézine à Monseigneur le duc d'Orléans (à Londres, en novembre 1904), je fis allusion à cette révélation. Le Prince me dit en riant : «Ah! oui, San Remo. On me l’a assez reproché, ce discours. Au fond, je n’y avançais rien d’excessif, ni de subversif. »

Qu'on en juge. Afin d'apprécier l’acte du duc d'Orléans, il faut se représenter les mille obstacles que peut créer l’exil à

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