LE DISCOURS DE SAN REMO
la vue claire d’une situation et à la volonté de la définir. Quant à moi, je ne connais rien de plus beau, ni de plus chargé de promesses, que ces paroles historiques, dont eurent la primeur les représentants royalistes des Bouches-du-Rhône, du Rhône, du Gard, de Vaucluse, du Var et de l'Hérault :
Oui, il y a une question juive, il serait puéril de le nier. Si sa manifestation est récente, son origine est déjà ancienne. Les causes en remontent au jour où la fortune immobilière fut dépassée, dans des proportions fantastiques, par la fortune mobilière. Des gouvernements sans vigilance ne s’aperçurent pas que cette révolution économique, — dont tout le monde eût dû se réjouir, puisque l’accroissement de la fortune mobilière est sans limites, — leur créait l’obligation de défendre, par des lois appropriées aux circonstances et sans acception de race, celui qui, ayant la passion de son sol, incorpore en quelque sorte sa personnalité à la terre de la patrie, contre son écrasement par la fortune anonyme et vagabonde.
Qui donc devait profiter de cet état de choses, si ce n’est ceux qui, non seulement n'aiment pas la terre, mais sont réfractaires à ses attaches? Lorsqu'on s’aperçut du chemin parcouru, des banques se
‘fondèrent pour résister à la puissance juive. Celle-ci, se croyant invin-
cible, ne voulut pas le permettre. Ce fut son tort, aussi sa maladresse. Les causes de la question juive étaient donc anciennes. Son éclatement date du jour de l’égorgement ide l’Union Générale: Que fit le gouvernement ? Il se fit complice. Ce jour-là, la guerre était déclarée.
Qu'on ne vienne pas me parler d’intolérance, et qu'on ne prétende pas ameuter le pays en lui faisant craindre le réveil des luttes et des persécutions religieuses. Les persécutions, je les laisse au gouvernement qui m’aura précédé. Quant à moi, je ne chercherai que l’apaisement.
Ces paroles, au bout de vingt ans, n’ont rien perdu de leur actualité. Les juifs eux-mêmes ont reconnu qu’il y avait une question juive, puisque leurs sionistes se sont flattés de la résoudre, par la reconstitution territoriale d’une Judée, Nul homme sensé ne songe à persécuter Israël, après une guerre où ses fils ont mêlé leur sang à celui de nos enfants. Mais nul israélite sensé ne niera que « l’égorgement de l’Union Générale » fut une faute grave, comme fut une autre faute grave la campagne anticléricale et antimilitariste de laffaire Dreyfus. Pour empêcher le retour de pareilles fautes, des précau-
tions peuvent et doivent être prises, d’un commun accord, entre les représentants les plus qualifiés du peuple juif et les dirigeants ds l’État français. La nationalisation de cet État français, en assurant la sécurité extérieure, détruira ainsi les germes de haine qui nuisent à la paix intérieure. L’antisémitisme en France n’a jamais été que la résultante de crises de fanatisme juif, traduites, bien entendu, en langage de Bourse.
J’ai cité ces quelques lignes historiques parce qu’elles donnent une juste idée de la pénétration d’esprit et de l’audace raisonnable du duc d'Orléans. Dans sa conversation courante, il remonte sans peine des effets aux causes, avec l’agilité d’un grand politique. Il possède ce don inné : la lecture des faits et des hommes; et l'exposé d’un mal social suscite aussitôt chez lui le désir de trouver le remède, mais le remède vrai, et non pas seulement verbal. Car il y a le remède d’assemblée, le remède pour effets de tribune; et il y a les remèdes du Souverain et du conseil du Souverain, qui seuls ont chance de soulager.
Le dérèglement antinational des puissances d’argent est à l’origine de l’affaire Dreyfus. Elles alimentèrent la presse, le Parlement, et faussèrent l’opinion. Bien que signalées et dénoncées, elles l’emportèrent en fin de compte. Elles l’emportent encore au moment où j'écris. Cependant leur victoire, la guerre aidant, pourrait bien être une victoire à la Pitrhus, dans une démocratie plus inquiète et minée encore qu’elle ne l’était avant les hécatombes. La Haute Banque devrait réfléchir à ses responsabilités. Si je faisais partie de cet illustre et trop puissant consortium, je réfléchirais et il m’apparaîtrait que les conseils venus de San Remo ne sont pas plus à dédaigner en 1920 qu’ils ne l’étaient en 1899, au contraire. On m’a rapporté cet échange de propos de deux députés, l’un radical-socialiste, l’autre socialiste unifié, au moment de la seconde marche des Allemands sur Paris, en mars 1918 :
Le socialiste unifié: « Diable ! en cas de grand bombardement, nous ne pèserions pas lourds, nous parlementaires, même et surtout devant nos électeurs. »
Le radical-socialiste : « Le seul dérivatif à la colère nationaliste ce seraient, je pense, l’antisémitisme, les gens de Bourse. »
L’unifié : « Vous avez raison. »