UNE VISITE AU SOUVERAIN EN EXIL
En d’autres termes, il me semble que rien n’est plus instable ni plus dangereux que l'alliance de l’internationale des pauvres et de l’internationale financière. Elle peut être dénoncée brutalement, d’une minute à l’autre, par ses exploiteurs politiciens. On voit les troubles qui en résulteraient et la menace suspendue sur la Haute Banque. En prononçant, il y a vingt et un ans, l’allocution de San Remo, le plus sage et le plus prévoyant des prétendants en a appelé du désordre — qui menace de tout engloutir — à l’ordre sauveur.
Je disais que c’est en 1904 que je fis la connaissance du Prince, à Londres, à l’hôtel Savoy. Je savais, par Vaugeois, Maurras et Montesquiou, en présence de qui j'allais me trouver. Cependant l’impression fut plus forte que la supposition. Le duc est grand et mince, d’une élégance unique, et il vous happe avec ses yeux bleus, où se mélangent le ciel et l’eau. D’un geste affectueux et vif, il vous prend le bras, quand il veut vous convaincre. Sa voix est chaude, directe, sans apprêt, en constant accord avec son regard. On le sent tout de suite méfiant et bon, dédaigneux des balivernes, ami de l’essentiel, y courant, reliant les éléments épars d’une causerie, se formant un jugement — révisible — sur son interlocuteur, et d’une exquise sensibilité. C’est un fait qu’il inspire le dévouement et que sa seule approche vous récompense des efforts qu’on a pu faire pour sa cause, qui est celle du pays. Il apparaît baigné de mélancolie, privé d’un sol qu’il chérit par toutes ses fibres, dont chaque grain — patrimoine idéal — lui est précieux. Au bout d’une heure d’entrevue, j'étais conquis à jamais et les moindres détails du déjeuner qui suivit, et où le Prince montra les facettes brillantes de son esprit de primesaut, me sont demeurés chers comme de vieux amis. Il n’est, d’ailleurs, aucun de ceux qui ont approché ce vivant entre les vivants, qui n’ait conservé de Lui une impression analogue. Jules Lemaître, rebelle comme pas un à l'étiquette des cours et à l’emballement, . parlait avec ravissement de ses entretiens avec le duc d’Orléans et peignaïit, en termes fort justes, « cette force de sÿmpathie, cette aimantation du regard et de la voix ». Il concluait : « Comme ilest gentil! Quel accueil lui feraientles Parisiens, s’il descendait à cheval l’avenue des Champs-Elysées! Mais c’est qu’il est naturellement populaire! » Cher Lemaître, il
était tout content de sa conversion à la monarchie, avouée, carrée, totale, définitive : « J’ai ainsi doublé mon plaisir de fréquenter cet homme séduisant... C’est que le plaisir, Léon, ça compte aussi...
— Fichtre, parrain, je vous crois!»
Lemaître était en effet le parrain de mon second fils, de mon petit Philippe — dont le nom est tout un programme — et que nous élevons, sa maman et moi, — il faut l’avouer, — dans des sentiments fort peu républicains.
Quand je me reporte, par l’esprit, à cette période de la vie française, qui va de 1899 à 1905, 6, 7 et 8, je vois un pays semblable à un terrain crevassé et lézardé par un tremblement de terre. De 1880 à 1897, la société parisienne, légère et vive, remise tant bien que mal de la terrible secousse de 1870-1871, indifférente à la politique, sinon aux scandales de la politique, s'était adonnée à la littérature, aux controverses artistiques, au théâtre. Elle avait applaudi les ouvrages de Taine, la France Juive de Drumont, ignoré Fustel de Coulanges et la Réforme Intellectuelle et Morale de Renan. Elle avait à peu près oublié l’Alsace-Lorraine, complètement oublié la question du Rhin, choyé puis abandonné Boulanger et maudit Panama et les panamistes. Puis, à partir de 1897, elle s’était divisée — sur une querelle d’origine juive — en deux clans d’inégale importance, mais dont le moins nombreux tenait l’État. À . partir delà, quelle confusion, quelles discussions, quelle mélée, et combien il était fatal que l’ennemi héréditaire crût le moment venu, quelques années plus tard, de conquérir ce beau pays si mal gouverné et retourné contre lui-même! On sait que Maurras a écrit un volume sur les années précédant la guerre, sous ce titre : Quand les Français ne s’aimaient pas... C’est-à-dire quandils se dénigraient et se déchiraient de leurs propres mains. Aujourd’hui la suite des événements apparaît bien claire. Alors qu’à vivre au jour le jour parmi eux, on perdait le fil et la trame, l'Allemagne, par son agression préméditée, a accompli ce prodige de refaire chez nous l’union perdue.
J’ai connu, chez M"° de Loynes, un garçon fort curieux, mort aujourd’hui, qui s'appelait Robert Vallier. Très intelli-
gent, bon observateur, assez nonchalant, sous les dehors d’un
physique robuste, aimant les femmes, le vin, la bonne chère,