‹ MemoriesChapitre 50 sur 121 · ROBERT VALLIER · texte numérisé non relu

ROBERT VALLIER

et lisant couramment les métaphysiciens grecs — aussi couramment que le cher Brochard, auteur de ce chef-d'œuvre, Les Sceptiques grecs, — Vallier avait accepté un emploi de lecteur chez les Calmann-Lévy, à la Revue de Parts, panier à papiers que dirigea Ganderax et que dirige présentement Marcel Prévost. En dépit de l’Affaire et bien qu’antidreyfusard, il avait conservé toutes ses relations et je crois même qu’il notait, chaque jour, les épisodes de cette étrange bataille sèche, conduite par des politiciens falots, au-dessus de laquelle montait le nuage de feu et de sang. J’ai conservé le souvenir distinct d’une sorte de prophétie, qu’il me fit un soir au billard, parce que je l’écoutais volontiers et lui accordais cette importance intellectuelle que les autres lui mesuraient trop parcimonieusement à son gré : « Mon cher ami, ne nous y trompons pas, cette secousse sismique, qu'est l'affaire Dreyfus, nous annonce toute une série de guerres et de convulsions politiques et sociales. C’est une partie d’un plan, c’est une prélude, c’est un lever de rideau. Ceux qui vivront assez vieux assisteront, non à une tragédie, mais, vous m’entendez bien, à une série de tragédies, se succédant selon un rythme pressé.

— Sur quel espace?

— Une cinquantaine d’années (Vallier disait cela en 1907, ce qui nous mènerait dans les environs de 1957, si le lecteur de la Revue de Paris y voyait clair), pendant lesquelles il n’y aura que de courts répits.

— Nous mourrons donc sans en voir la fin?

— Heureusement, car la fin ne sera sans doute pas fort aimable. Après une série de guerres épuisantes, j'imagine un enlisement dans une totale indifférence matérielle. Les meilleurs se seront fait tuer, comme c’est la règle. Il restera de plats ambitieux et des incendiaires sournois. |

— Si la République dure...

— Comptez-vous donc, vous aussi, sur un chef militaire pour trancher le fil de la destinée? Détrompez-vous. Ce qui fait la force de la République, c’est cette succession d’équipes qui enterrent, à mesure, les responsabilités de leurs prédécesseurs; si bien qu'aucun ancien ministre, même concussionnaire ou traître, n’est jamais, chez nous, châtié ni complètement démonétisé. Il y a trente ans, car je fus un précoce, que j’ob-

Dauper. Souvenirs, Il, 9

serve les classes dites dirigeantes. Elles ne dirigent rien du tout, niintellectuellement, ni moralement, ni économiquement, ni même financièrement, et Drumont fait trop d’honneur à ses barons juifs. Regardez les journaux conservateurs : ce Gaulois, auquel préside Arthur Meyer; un fantoche..., ce Figaro, où Calmette, un gentil garçon, qui aime son pays, n’a aucune autorité morale... cet Echo de Paris, où Simond n’ose même pas prendre violemment la défense du malheureux Syveton.… Regardez nos revues, ceux qui les conduisent, ceux qui les inspirent.

— Alors, la Révolution...

— Par définition même, la révolution n’est qu’un passage et je-ne vois, chez nos chefs socialistes, personne de supérieur au plus plat des bourgeois. Ce Jaurès (dont notre ami Delafosse parle avec admirationet respect), c’est uneoutre vide, c’est un tamtam nègre, un grand homme pour fétichistes de l’Afrique centrale. Les transfuges aussi, Briand par exemple, sont écœurants et défibrés. La foule est stupide et sans courage... Il y aura des révolutionnettes en France. Il n’y aura même pas une nouvelle révolution. La .nation se‘découragera, s’en ira en morceaux, voilà tout.

— Pour un catholique pratiquant, mon cher Vallier, vous me paraissez bien fataliste. Que faites-vous de ces êtres providentiels, quirebroussent le coursdes événements ét rétablissent les situations mal aventurées? Mulia renasceniur quæ jam cecidere. »

Mais le sombre Vallier secouait sa tête brune, ovale etsolide, que prolongeait un haut et vaste front : « La Providence se lasse, à la longue. Elle se retire de ceux qui ne s’aident pas. Le nationalisme pouvait réagir. Les nationalistes se sont endormis du sommeil électoral et parlementaire. Les juifs ont cette supériorité sur nousautres, qu’ils demeurent toujours éveillés… et même vigilants. »

J’ai rapporté cette conversation pour montrer que, dès cette époque, pas mal de gens :sentaient venir des événements redoutables. Selon leur tempérament et leur forme d'esprit, ilspensaient qu’on pouvait, ‘ou mon, les conjurer. Personnelle-

ment, j'ai foi, une foi invincible, dans les: destinées demon

pays et j'attends toujours, avecconfiance, la solution heureuse.

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