CHAPITRE PREMIER
Comment je suis devenu royaliste.
Rencontre de Maurras et de Vaugeoïs.
Les premières réunions chez Maurras : Léon de Montesquiou, Bainville, Lucien Moreau.
Visite à Monseigneur le duc d'Orléans.
Négociations pour l’acquisition de la Libre Parole. Les hésitations de Drumont.
Échec des négociations.
A fin tragique de Gabriel Syveton et la dissolution de la
Ligue de la Patïrie Française, m’avaient convaincu de impossibilité d'espérer le relèvement et la libération du pays d’aucun compromis politique. J’avais vu les choses de trop près pour ne pas reconnaître la faiblesse d’un parti nombreux, mais sans cohésion, ni doctrine, et qui laissa supprimer son seul homme d’action. La formule de la Patrie Française était insuffisante et ne pouvait servir de bélier pour défoncer un régime abject. Car j'étais arrivé à cette conclusion qu’il n’y a pas de bonne République, par conséquent qu’il y avait intérêt à renverser le plus tôt possible la République tout court — si lon voulait éviter des désastres immanquables — ... pour la remplacer par la dictature. C’est alors que je rencontrai Maurras et Vaugeois. J’eus avec eux plusieurs conversations de fond, d’où je sortis royaliste. L'influence de ma femme, esprit politique de premier ordre, convertie à la monarchie depuis quelques années — malgré son extrême jeunesse, — exactement depuis les articles antidreyfusards de la Gazette de France, cette douce et chronique persuasion y fut aussi pour quelque chose. Je commençai, bien entendu, par faire les objections classiques. Elles fondirent, comme cire, au feu
des arguments de Vaugeois, à la dialectique irrésistible de Maurras. Bien vite, une amitié profonde nous lia. Je rejoignis avec enthousiasme le petit groupe des nouveaux royalistes ; petit par le nombre des adhérents, maïs d’une extraordinaire virulence et disposant, dès cette époque, de dévouements complets. Mon esprit, héritier de plusieurs « blancs » du Languedoc et de l’Ardèche, dont mon grand-père paternel Vincent Daudet, accueillit la vérité politique avec une sorte de passion. Aujourd’hui re mon cœur bat, quand je songe à cette entrée dans la lumière (1904) après trente-six ans d’obscurité ou de demi-ténèbres. Je ne cessais de me répéter : «Comme cela est simple ! » et je confrontais la réalité nationale avec les principes reviviscents de la fameuse Enquéte sur la Monarchie. Mes aspirations patriotiques avaient enfin un but et un programme.
Qui n’a pas connu Henri Vaugeois n’a pas connu lapôtre politique en fusion. De taille moyenne, brun, moustachu et barbu, avec des yeux sombrement dorés, comme ceux de certaines abeïlles, des mains fines, une gesticulation ardente, une voix sonore, coupée de grands éclats de rire, il n'avait qu’un objet : le retour du Roi, que deux passions : le duc d'Orléans et Maurras. Extrêémement cultivé, agrégé des lettres, dévoré de littérature et d’art, psychologue aigu et même retors, joigaant la force à la nuance, généreux et subtil, à cause de son origine normande (il était né à Laigle, Orne), Vaugeois promenait avec lui, sous ses mèches noires et son regard enflammé, un orateur sans pareil, un animateur d'œuvres de combat et un conspirateur audacieux et rusé. Quand les trois types marchaient à la fois, comme les grandes eaux de Marly, c'était magnifique. Sa puissance de sympathie était irrésistible. Ses adversaires, ses contradicteurs, au bout de peu de temps, le chérissaient.et ne pouvaient plus se passer de lui. Ma femme l’avait baptisé « Frère Loup » à cause de sa véhémence hérissée, et ce surnom devait lui rester. Lancé sur la piste de guerre, je veux dire de propagande, il ne se laissait arrêter par aucun obstacle, ou, plutôt, il faisait de l’obstacle un tremplin majeur, à l’aide duquel il sautait plus loin. La vie matérielle n’existait pas pour lui. Il mangeait quand il pouvait, sans faire attention aux os, ni aux arêtes, détraquant son