‹ MemoriesChapitre 57 sur 121 · HENRI VAUGEOIS · texte numérisé non relu

HENRI VAUGEOIS

estomac dans des caboulots, pour amener à la monarchie des peintres, des étudiants, des cochers, buvant n’importe quel thé, ou quel vin, ou quel lait, dormant sur n’importe quel traversin, de chardon ou de papier, bercé par cet unique rêve : le retour du Roi. Sa peau, ses intérêts, son bonheur même lui étaient indiflérents, pourvu que cet événement historique se produisît et qu’il y assistât, füt-ce de loin, fût-ce de dessous terre, après y avoir tant contribué. Jamais je n’ai connu d’homme de haute valeur aussi profondément détaché de luimême, aussi dénué d’ambition, de convoitise, d’égoïsme. Avec cela il comprenait, il admettait en souriant, l’ambition, la convoitise, l’égoïsme d’autrui et s’en réjouissait même, comme de moyens d'utiliser les valeurs. Ses colères, désintéressées et soudaines, duraient peu. Elles donnaient l’impression d’un orage qui s’achève presque aussitôt dans un arc en ciel.

Il prenait brusquement, comme Don Quichotte, la défense des faibles et des opprimés; mais, différent en cela de Don Quichotte, il ne confondait pas les chevaliers avec les moulins à vent, ni une fille d’auberge avec une princesse. Sa lucidité politique était surprenante. Il discernait, en bouton, les qualités et les défauts susceptibles de s’épanouir, les risques d’une entreprise, les avantages d’une concession. Impétueux et au besoin frénétique, il demeurait clairvoyant dans ses attaques et ses défenses, avec un fond de délicate bonté et d'humanité, qui lui attirait la sympathie universelle. Sa causerie était délicieuse et animait tout. Il sentait profondément et exprimait bien la grâce de la femme et de l’enfant, le charme d’un paysage, la magie d’un son, d’un souvenir, d’un parfum, d’un mot juste. Il appréciait la sincérité, ses crus et ses années, comme d’autres font pour le bourgogne ou le bordeaux. Le mensonge et l’artifice le dégoûtaient, ainsi que le cabotinage.

Nous revenions d'Avignon, ma femme, lui et moi, en chemin de fer. C’était la nuit. Aucune couchette n’étant plus disponible, nous dormions chacun dans un coin. Le compartiment.

“était complet, sauf une place occupée par un sac. Arrive une

dame, âgée et timide, cherchant humblement à se caser : « Complet », déclarent nos compagnons, deux commis-voyageurs à face de chiens, cossus et brutaux. « Comment, complet ! — rugit Vaugeois, sortant de sa somnolence. — Enlevez

ce sac, votre sac, monsieur, et vous, madame, prenez la place libre ! » Interloqué par le ton et le geste, le commis-voyageur obéit. La vieille personne se confond en remerciements effrayés. On se rendort. Le train entre en gare de Lyon, où la nouvelle venue avait entendu dire incidemment que son bienfaiteur devait descendre. Le bienfaiteur ronflait. « Monsieur, monsieur (j’entends encore cette voix chevrotante), monsieur, c’est Lyon. — Ah! nom d’une pipe! s’écrie Frère Loup, il n’y a pas à tortiller.…. » et, saisissant sa valise dans le filet, il saute sur le quai de Perrache, nous laissant la reconnaissance émue, discrète, efficace, de la vieille dame casée par lui.

Vaugeois avait été un des fondateurs de la Païrie Française avec Syveton et Dausset, mais il s’en était retiré quand il avait compris le salmigondis et son inefficacité. Il me disait : « Un organisme politique est un corps, cohésif et petit, qui doit grandir, par des apports successifs, sans perdre, ni diluer sa doctrine, qui est sa raison d’être ». Il disait de Maurras : « C’est l’esprit perpétuellement en mouvement, inventif et organisateur, le nous grec ». Il disait du duc d'Orléans « Allez le voir et vous aurez le choc, et vous reconnaîtrez le souverain désigné pour le salut et le relèvement de la Patrie». Il se dépensait en conférences, en conversations, en articles, qu’il apportait avec retard à la petite revue grise, puis bleue, d'Action Française, qui précéda le quotidien. J’allais bavarder avec lui, tantôt 42, rue du Bac, où était alors le siège, bien modeste, de la revue, tantôt chez lui, boulevard Edgard- Quinet, près du boulevard Raspail, tantôt chez Maurras, rue de Verneuil. Je lui posais mille questions, sur des points de doctrine, auxquelles il répondait avec une verve persuasive, et je m’étonnais de n’avoir jamais encore approfondi la solution si simple, si vraie, de toutes nos difficultés, de tous nos risques politiques : l’unité, la continuité du gouvernement par le Roi et l’hérédité. Je ne me dissimulais d’ailleurs nullement les difficultés de l’entreprise, irréalisable si nous n’avions eu et senti parmi nous, à la direction des opérations, le pilote génial, le guide unique : Charles Maurras.

Du jour où je rencontrai Maurras, où je reçus le choc de son esprit, — le plus puissant, le plus complet que j’aie rencontré ici-bas, — il m’apparut que cette réalisation ne devait être

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