CHARLES MAURRAS
qu’une question de temps. La force irrésistible du mot « politique », avec ce qu’il comporte d'examen, de décision et d’acte, ne m'était apparue ni dans Drumont, ni dans Lemaître, ni dans Coppée, ni dans Rochefort, ni dans aucun des hommes prétendus politiques, de Challemel-Lacour à Lockroy et de Burdeau à Allain Targé, que j'avais jusqu’alors rencontrés ou fréquentés. Elle m’apparut dans Maurras, poète, penseur et homme d’action. La France aujourd’hui le connaît. Elle l’ignorait alors, ou presque. Il est de taille moyenne, mince, alerte, avec un visage ferme et décidé, où brille l’immatérielle flamme de deux yeux fascinants, inoubliables. Il existe peu de portraits de lui, à cause de sa répugnance à toute publicité de ce genre. Le meilleur est dû à une grande amie de l’Action Française, datant de 1910 et tracé au crayon, d’une pointe aiguë. Maurras se tient droit comme un glaive, et il est, en effet, trempé d’acier. Il ignore la déconvenue, le recul, ou le temps d’arrêt. Sans cesse il avance vers son but, du même pas décidé, entrafnant son monde derrière lui. D’une légère difficulté de l’ouïe, acquise, qui lui est parfois une gêne, car elle le prive de la poussière voltigeante de la causerie, je savais qu’il était affecté; maïs je ne m’en suis personnellement jamais embarrassé, ayant naturellement le ton haut. Maurras est un foyer embrasé, inextinguible, qui émet mille et dix mille fois plus qu’il ne reçoit. C’est de lui que tout part, et le reste consiste dans les rapports, que nous lui faisons, des effets obtenus par ses causes.
Que de fois, au cours d’une situation difficile, embrouillée, politique, juridique; jéurnalistique, littéraire, que de fois l’ai-je vu arriver de son pas rapide, intervenir, s'informer et aussitôt, en un éclair, résoudre. Il creuse, dans le sable de la discussion, des fulgurites. Nul d’ailleurs ne débat longtemps avec lui, tant son jugement souverain emporte l’acquiescement : « Ce diable de Maurras a toujours raison », disait Lemaître, feignant d’en bougonner. À cette imagination, vaste et équilibrée, les difficultés apparaissent ainsi qu’une série de barrières, qu’il lève d’une seule conception juste, adaptée au détail comme à l’ensemble. Il n’y a pas pour lui de cas désespéré, ni d’effort vain, ni de mal sans remède, ni d’embêtement sans baume, ni de revers sans revanche, ni d’envers sans endroit. Il relève
d’un mot celui qui fléchit, console d’un geste celui qui a de la peine, dissipe d’un trait une objection mal fondée. Il vous rend l'énergie, en aiguisant votre clairvoyance. Sa compétence est universelle et sa mémoire n’oublie aucun incident. La centaine de lettres qu’il reçoit chaque jour demeure étalée et distincte dans son esprit, cela pendant des mois, des années. II saisit de loin, aux regards, le tour et le joint d’un débat. Il faut le voir, recueillant les avis, les pesant, les rejetant, les acceptant, les conjoignant, réglant les différends, recevant les nouvelles, bonnes ou mauvaises, du même front serein. Sa vie intérieure, incandescente, dévore toutes les circonstances de la vie extérieure et politique, comme un chalumeau passant sur des
bandes de cire colorées. Mais il en résulte des formes nou-
velles et qui, désormais, ont sa marque, devenues maurrassiennes.
Il-est arrivé à Paris sans fortune, sans influence, presque sans relations. Il a vécu, pendant des années, dans un immense labeur silencieux, ainsi qu’un moine dans sa cellule. Puis, peu à peu, des disciples sont venus à lui, conquis par sa richesse intellectuelle, son vaste bon sens et l’amplification raisonnée qu’il donne au monde et aux créatures. Le bruit s’est répandu que derrière les politiciens, et au-dessus d’eux, il y avait, en France, un grand politique, mais entêté — croyait-on alors — dans une conception surannée du pouvoir royal, jugée irréalisable. Or, ceux qui se mettaient à l’école de Maurras commençaient par goûter la joie incomparable de comprendre. Bientôt ils entrevoyaient, au contraire, l’extrême possibilité — au milieu de l’enchaînement des circonstances — de ce plan de restauration intégrale. Or, personne n’a le droit, quand il a entrevu une fois la vérité, religieuse ou politique, de s’y soustraire, sous le fallacieux prétexte qu’il est difficile de l’obtenir. Le mulla renascentur quæ jam cecidere n’est-il pas une des lois du développement des sociétés, qui, sans elles, rouleraient à labîme. L’avenir ne s’éclaire que dans la mesure où le présent demande au passé ses leçons éprouvées. L’humanité procède par reviviscence, et par enveloppement d’aspects renouvelés, dans les principes éternels de la Raison.
Si le dreyfusisme et Waldeck-Rousseau, au lieu de se heurter à la Pairie Française, à Lemaître, Drumont, Coppée