MONTESQUIOU, BAINVILLE, MOREAU
creusé de fenêtres, donnant sur les horizons les plus variés. Au conseil, il était incomparable et concluait de sa forte voix appuyée, avec une autorité voisine de celle de Maurras.
Bainville est maintenant universellement connu, et les directeurs de journaux se disputent sa copie. Vu l'importance de son œuvre, les gens s’attendent à voir un vieux monsieur sentencieux et grave. Il est aujourd’hui un homme jeune par la prestance, vif, pénétrant, railleur, un animateur de dîners incomparable et d’un esprit à la La Fontaine, entremélé detraits à la Candide, dont rien ne peut donner l’idée. Il était, en 1907, un tout jeune homme, un prodige de connaissances historiques et politiques, et, depuis plusieurs années déjà, un écrivain d’élite, direct et clair, une joie de l’esprit. On lui avait raconté que j'avais mauvais caractère. {1 s’aperçut avec plaisir qu’il n’en était rien.
Lucien Moreau, notre « grand rectificateur », était, alors comme aujourd’hui, la tête la plus solide etla mieux organisée de sa génération. Jamais homme n’eut plus de goût pour les difficultés politiques, littéraires, philosophiques, plus d’aptitude à les résoudre. Il est critique né, mais positif et d’enrichissement, et ses avis, toujours motivés, ne dessèchent jamais. Son visage, naturellement réfléchi, s’éclaire de sourires et même de rires, d’une compréhension infinie et bienveillante. Sa haute sagesse, puisée dans l’examen tranquille de la vie et des hommes, va jusqu’à reconnaître, selon les heures, les nécessités de l’audace et du risque, et sa modération est sans faiblesse. Intellectuellement, c’est un peseur d’or. Il met dans ses balances l’avantage et l’inconvénient, et calcule vite. Ses yeux, grands et impressionnants, dardés dans son visage attentif, semblent absorber autour d’eux et transmettre à la Minerve intérieure, en vrac, les obstacles à franchir, les éléments de la décision. Mais celle-ci est prise dans une chambre de l'esprit à part. Lucien Moreau est, pour ceux qu’il aime, ici-bas, un appui incomparable, quelque chose comme un charme fort.
On imagine l’atmosphère puissante que toutes ces personpalités réunies faisaient tourbillonner chez Maurras et dans le bureau exigu de la Revue d’Action Française, rue du Bac. Mais, alors qu’à la Patrie Française, chacun tirait à hue et à dia, ici, toutes les pensées et tous les efforts convergeaient sous
l’influence immédiate de notre génial chef. On sortait de là réconforté, et plein d'espérance dans l’avenir.
Cette confiance était centuplée pour:ceux d’entre nous qui revenaient de l’honneur d’une entrevue avec Monseigneur le duc d'Orléans. Car un des avantages primordiaux dela monarchie, c'est qu’elle est, en chair et en os, une réalité vivante, c’est la personne du Roi. Aussi toute la besogne de la presse et des salons républicains a-t-elle consisté, depuis 1886, depuis l'exil, à mettre sous le boisseau, ou à déformer, la rayonnante figure du duc: d'Orléans. Je n’oublierai jamais ma première rencontre à Londres, en 1904, — Paul Bézine avait arrangé cette audience, — avec le chef de la Maison de France.
Bien que peu timide, je dus donner au Prince l’impression d’un bredouilleur et d’un nigaud, tant sa présence, et la révélation de ses dons inouïs, me bouleversèrent. Il m’avaitaccueilli avec cette affection, ce sourire, cette main tendue, ces .paroles qui n’appartiennent qu’à lui et qui le font unique entre les souverains. Mais, pendant qu’il me parlait, comme.un Français qui souffre à un Français quicomprend cette souffrance, je songeais qu’il était, lui, le seul remède décisif aux maux de :la Patrie, le remède héréditaire, éprouvé, indiscutable, et qu’il était là, sans pouvoir d’action, dans cette chambred’hôtel, pendant que les gaspilleurs républicains hypothéquaient, liquidaient, dévastaient le beau domaine, ouvraient la porte à l’envahisseur ! Les larmes :me brûlaient la gorge devant tant d'intelligence, — le Prince voit et saisit tout, un.peu. à la façon de Maurras, — de noblesse d’âme et de.bonté. Je me jurai de le servir de toutes mes forces, de toute mon âme ; mais, alors, que le but semblait:encore.éloigné! Cette belle vie, ce sang royal, s’écouleraient-ils encore en exil, pendant des années et desannées, avant quenouspuissionsenvoyer l’émissaire joyeux annonçant que le régime de mort, que la République est par terre, enfin, et que la France-attend son Roi.
— Daudet, me dit le Prince, maintenant nous allons déjeuner.
Et il m'embrassa sur les deux joues. Il m'aurait dit : « Sautez par la fenêtre », que je l’eusse fait immédiatement. Je pense que le:dévouement total du Prince à la France entraîne, dans ses chauds tourbillons,.le dévouement de:ses partisans à sa personne. C’est un circuit d'amour malheureux, mais qui tend