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VISITE A MONSEIGNEUR LE DUC D’'ORLÉANS

(et ferme), comme dit la philosophie boche, à réaliser son objet heureux. | Je ne suis pas protocolaire. Au début du repas, d’ailleurs abondant et exquis (car le Prince surveille la table et les vins), je m’embrouillais entre les « Monseigneur » et la troisième personne du singulier. Maïs Bézine accourut obligeamment à mon secours, si bien que je franchis ce léger obstacle et revins avec joie au style naturel. En quittant le Carlton ou le Savoy (je ne me rappelle plus), j'étais conquis à jamais. Il n’est pas d'exemple qu’un « nouveau » soit sorti d’une entrevue avec le Prince dans un état différent du mien. Il ravit (rapit) le cœur et l’esprit. Il donne envie de courir, de sauter, de chanter. et de mettre en menus morceaux le régime qui le maintient-en exil. Chaque fois qu’il m’a été donné de me retrouver en présence‘du duc d'Orléans, Pimpression a été aussi vive, l'émotion identique, la satisfaction d'esprit pareille. Il court, dans ce caractère vraiment royal, une puissance d’attraction semblable

à un atmant.

Dans le courant de lannée 1907, la nécessité d’avoir un journal quotidien, entièrement libre aux entournures, indépendant de toute combinaison financière, carrément et ouvertement royaliste, apparut à tout le groupe de ceux qui’se-réunissaient chez Maurras. Je collaborais alors, depuis huït ans, régulièrement, à la Libre Parole ; et Drumont manifestait le désir, à la fois d’augmenter la puissance d’action de-sa feuille ét d’en abandonner la direction effective à quelqu'un de plus jeune, tout en continuant, bien entendu, son ‘article journalier. I1 fut décidé que nous commencerions par tenter l’achat de La Libre Parole et, sur le conseil de Drumont, nous nous abouchâmes, Moreau, Delebecque et moi, avec Charles Devos, administrateur de Drumont. La première difficulté que nous rencontrâmes fut la forme de société qui était celle du grand organe antisémite et où il était malaisé de pénétrer, mêmeavec l’assentiment des porteurs. D’où une série de démarches et de consultations d’hommes de loi, de ‘techniciens, de spécialistes en sociétés, qui commença par nous divertir, puis, assez rapidement, nous lassa. Il en est des juristes comme des médecins. Chacun a son avis, son dada, et une façon de procéder diffé-

rente de celle du confrère : « La loi vous autorise à faire ceci », dit Pierre. « Elle vous l’interdit formellement », dit Paul. « Pas si vous avez auparavant fait ceci », ajoute Jacques. « Oh ! oh! (s’écrie Jules), faire ceci ne sert de rien; c’est faire cela qui est important. » Ballottés entre des conseils opposés et pareillement impératifs, nous nous sentions, comme on dit dans le Midi, devenir chèvres.

L’entourage de Drumont, et notamment Gaston Méry, conseiller municipal républicain, combattaient naturellement notre projet, destiné à rompre le tran tran d’un journal qui jusqu’alors avait tenu la balance égale entre tous les partis d'opposition. Dès que je faisais un article royaliste, Méry en faisait un pour célébrer la quatrième et « bonne » République, celle de Déroulède et de Thiébaud. Le patron s’amusait fort de ces contrastes et déclarait que la meilleure formule serait celle qui consacrerait, chaque matin, l’article de tête à une opinion politique différente, dans les limites, bien entendu, de la Patrie et de la Religion... Mais, à ce jeu, le public de la Libre Parole risquait de se scinder à son tour, ou de se fatiguer du tournoi. Il fallait absolument en finir. Ce fut Léon de Montesquiou qui se chargea de signifier à Drumont la résolution de PAction Française d'aboutir ou de rompre les pourparlers. Cette scène mémorable eut lieu dans le salon du bas de l'hôtel du passage Landrieu, par un temps de neige mêlé de pluie, qui recroquevillait le petit jardin. C’était pour moi une grande mélancolie que de quitter la feuille antisémite et nationaliste où je combattais depuis huit ans, et Drumont que j'aimais et que j’admirais. Mais le piétinement de la Païrie Française ne convenait plus à l’état de mon esprit, ni à mon désir de voir, le plus tôt possible, le régime, cause de tous nos maux, remplacé par la monarchie. Léon de Montesquiou parla le premier, avec cette dignité, cette franchise et cette solidité dialectique qui donnaient tant de poids à son discours. J’ajoutai quelques mots personnels. Drumont nous écoutait, fort ému, décidé cependant à la rupture. Il me parut que les arguments, hautement politiques, de Montesquiou le frappaient par leur justesse, mais qu’il pensait qu’il était décidément trop tard pour changer de ligne de conduite. Son idée de derrière la tête était que la France descendait irrémédiablement à l’abime,

et que rien ne pouvait l’en tirer : & [l en est des peuples comme des gens, mon bon ami. Après avoir atteint leur apogée, ils ont leur phase de décrépitude ». C’est la thèse, fausse à mon avis, exposée dans /a France Juive, et surtout dans la Fin d’un Monde. Elle donne lieu à de grandes considérations philosophiques, mais elle est contraire à l’action. Drumont, historien et critique génial des phénomènes sociaux, n’était ni un politique, ni un homme d’action.

Maintenant que je vois les choses de plus loin, je me félicite de l’échec des négociations concernant l’achat de la Libre Parole. Si elles avaient abouti, je me serais trouvé là, personnellement, dans une situation assez fausse. Nominalement directeur du journal (par la supériorité des apports royalistes), j'aurais été, par la force des choses, en opposition constante avec Drumont qui, à la moindre observation sur ses articles, m’aurait reproché, comme il savait le faire, de vouloir «attenter à son cerveau ». C'était sa formule des grandes circonstances. En lui cédant, par amitié, et parce qu’il demeurait à mes yeux, le « patron » et le fondateur de /a Libre Parole, j'aurais manqué dans une certaine mesure, à mes engagements vis-à-vis de l’Action Française, et d’amis qui m’étaient également très chers. En lui résistant, j’aurais usé mon influence dans de petites querelles fréquentes et je lui serais vite devenu odieux. Dieu fait bien ce qu’il fait, dit La Fontaine.

La combinaison de la Libre Parole avortant, définitivement cette fois, Maurras nous réunit tous et annonça qu’on ferait un appel, dans l’Action Française revue, pour la réunion des capitaux nécessaires à la fondation d’un quotidien. C'était ane entreprise hardie et qui, à distance, paraît bien plus risquée encore, vu l’ignorance où était alors le public conservateur français, quant à l’influence irrésistible et indispensable de la

presse. Aucune action politique, aucune propagande, aucun recrutement ne sont possibles sans elle. D’autre part, les principaux souscripteurs à la combinaison Drumont-Libre Parole étaient capables de se retirer, comme Drumont lui-même, et de refuser leur concours à un organe qui n’aurait plus la collaboration du chef illustre de l’antisémitisme. Cependant la prise de l’idée royaliste sur les esprits était déjà telle, grâce à Maurras et au dévouement de ses admirateurs et lecteurs,

Dauper. Souvenirs, Il. 13

que l’on recueillit, en quelques semaines, une somme de près de deux cent mille francs. Ma chère femme, à qui notre amie, M°*° de Loynes, venait de léguer cent mille francs, les versa à l'œuvre commune. Nous partîmes avec quelque trois cent mille francs, ce qui, rapidement connu, fit dire à nos confrères : « Ils en ont tout juste pour six mois ». On calculait sans notre cohésion et sans les ressources inespérées que la Providence met à la disposition des entreprises désintéressées et des hommes qui veulent ardemment les faire aboutir.

Nous demandâmes à Bernard de Vesins de prendre l’administration du journal et à Robert de Boisfleury d’assumer la charge difficile de secrétaire de la rédaction. Car, pour une feuille de doctrine et d’action, comme celle que nous projetions, il nous fallait une surveillance incessante de toute la copie, en même temps que de la publicité et des voies souterraines par lesquelles la finance tend à pénétrer dans les organes indépendants et désireux de rester tels. J’entends encore Lucien Moreau disant à de Vesins, alors capitaine d'artillerie démissionnaire, depuis nommé colonel et officier de la Légion d’honneur, pour ses hauts faits pendant la guerre : « Mon cher ami, nous ne pouvons pas nous passer de votre concours ». La réponse de Bernard de Vesins fut : « Quelle rude corvée, mon cher Moreau! Cependant, vous pouvez compter sur moi ». Vesins est, physiquement et moralement, un Croisé, pour la haute taille, le feu du courage et l'intelligence intrépide. Ayant failli assommer le préfet de Seine-et-Oise au moment de l'inventaire de l’église de Versailles, en 1907 (ce fut cet acte de juste révolte qui donna le signal de la résistance dans le pays), il fut condamné à deux ans de prison, sans sursis, par un juif du nom de Worms, qui assouvit ainsi, sur ce paladin, sa rage ethnique. Bernard de Vesins est aussi bon et généreux qu’il est robuste, aussi éloquent et entraînant qu’il est lucide en politique. Ajoutez à cela une ironie qui met en lambeaux l'hypocrisie et le mensonge, et une mansuétude infinie vis-à-vis de l’erreur involontaire, de l'erreur par ignorance. Le poncif et le préjugé le fâchent, mais le mauvais langage, qui est le leur, le fait rire de bon cœur. Ïl aime passionnément la logique et la propriété dans les termes.

Le lieutenant de Boisfleury, critique militaire éminent à la

Gazette de France, sous le pseudonyme de Saint-Sornin, catholique ardent, victime lui aussi des misérables inventaires et du ministre Marie-Georges Picquart, travailleur infatigable, accepta un secrétariat de rédaction qui n’a sans doute pas son pareil dans la presse française pour la ponctualité et la lucidité d’esprit qu’il exige, entre onze heures du soir et deux heures, du matin. C’était à lui qu’il appartenait de reviser toute la copie, toutes les informations, les agences, etc... et de rendre compréhensibles tant de nouvelles affluant, en vrac et en charabia, à partir de cinq heures de l’après-midi. Son autorité et sa décision lui permettaient de dire « non » à la copie arrivant en retard, fût-elle remise par un des comités directeurs. Frère Loup Vaugeois, débarquant à l’imprimerie, avec son filet, passé une heure du matin, avait beau pester, protester, invoquer son titre de « directeur politique », Boisfleury lui répliquait poliment : « Les formes sont descendues, cher ami, ce sera pour demain. »

« Il a raison, déclarait finalement Frère Loup, avec son étincelant altruisme : autrement nous ne paraîtrions pas à l'heure. » Cependant que Boisfleury, subrepticement, envoyait tout de même la copie au typo, avec l’espoir que la leçon servirait.

Jules Lemaître, converti au royalisme depuis plusieurs mois, par la lecture et la fréquentation de Maurras, assistait à cette mise en train, comme il nous l’a avoué depuis, avec quelque scepticisme. Il se demandait si nous surmonterions jamais l'amas d’âneries, primaires, secondaires et aussi tertiaires, ou d’enseignement supérieur, accumulées depuis tant d’années contre le principe monarchique : « C’est un monde à remuer, mes enfants », nous disait-il, en riant tendrement de notre présomption. À quoi nous répondions : « Aidez-nous, parrain, et ajoutez votre effort au nôtre, pour que le nôtre soit moins ardu ». Il faut dire aussi qu’il sortait meurtri de la malheureuse aventure de la Pairie Française, tragiquement terminée dans l’assassinat de Syveton, et où il avait été, à cette occasion, l’objet d’attaques abominables et de reproches immérités. Lemaître était un homme de bibliothèque, un très grand lettré, un très grand écrivain, ami de son repos, qui avait horreur de la foule, du bruit, du tapage autour de sa personne. Cependant

il n’hésita pas à se joindre à nous, et l’autorité qui s’attachait à son nom nous fut, en ces débuts, d’un réel secours.

Nous nous occupâmes aussitôt d’un local. Partagés en deux équipes, ou réunissant nos compétences, nous parcourûmes les boulevards et les rues adjacentes, Moreau, Delebecque, Boisfleury, Vaugeois, Vesins et moi. Après avoir monté un grand nombre d’étages, et arpenté bien des enfilades de pièces vides et sans rideaux — chose qui m’a toujours été odieuse, comme l’image de l’abandon et de la mort, transportée de l’homme dans les endroits habités, — nous découvrions enfin, 3, rue de la Chaussée-d’Antin, à côté du théâtre du Vaudeville, deux appartements libres au quatrième et au cinquième, sans communication intérieure. Chacun d’eux se composait d’une demidouzaine de chambres et salons, qui suffiraient à peu près à nos modestes services. Au quatrième, administration avec Vesins. Au cinquième, la rédaction avec un cabinet pour Maurras, un pour Boisfleury, un pour Vaugeois, Bainville et Daudet. Il y a ainsi douze ans que nous passons trois heures par jour, le maitre de la politique étrangère et moi, assis en face l’un de Pautre, nous communiquant nos impressions sur des événements d’une certaine importance, on en conviendra, et cela (bien que nous soyons de tempéraments différents), sans nous manger le nez, ni le moindre cartilage. Quant à Frère Loup, ilne s’astreignait jamais à des heures régulières de collaboration, s’occupait principalement de propagande et courait Paris et la province pour conquérir de nouveaux adeptes et renouveler l’ardeur des anciens. C'était une flamme en mouvement. [1 débordait d’ingéniosité et de vie, arrivait comme une bombe, s’informait s’il y avait & du nouveau », repartait comme la foudre, et trouvait le moyen, entre deux voyages, de dénicher des solutions excellentes aux problèmes politiques qui nous pressaient de toutes parts. Comme disent les gens du peuple, il ne « regardait » ni son temps, ni sa peine, je vous en réponds : et, avec cela, sa délicatesse de cœur, son sentiment des nuances étaient infinis. Nous avions pour lui, ma femme et moi, une fraternelle affection, qui n’a cessé qu'avec sa vie, mais qui enchante encore nos souvenirs.

Peu de temps avant le lancement du journal, une importante réunion d’actionnaires et d’amis politiques eut lieu chez

M°° la marquise de Mac Mahon, où se trouvait notamment le comte Eugène de Lur Saluces, son beau-frère, l’un et l’autre parrains intellectuels de Action Française. Nous expliquâmes aussi bien que possible, Montesquiou, Vaugeois et moi, le genre de journal que nous allions fonder, et qui était destiné, dans pos esprits, à combattre l’erreur démocratique de front, et non de biais, à recruter rapidement des adhérents dans tous les milieux, à faire connaître le programme et aimer la personne du duc d'Orléans, autant qu’il est possible de briser le mur épais de l’exil, malgré les mensonges et les absurdes déformations de la canaïlle juive et maçonnique et de la perfidie libérale. Nous prîmes soin de ne dissimuler aucune des difficultés de notre tâche, dont la première était la modicité de nos ressources, nous interdisant la vaste publicité du départ. Nos auditeurs et auditrices nous témoignèrent, par leurs chaleureux applaudissements et leurs souscriptions immédiates, de leur volonté de nous soutenir jusqu’au bout. Ce fut une minute émouvante et telle que je ne franchis jamais le seuil de notre grande et sage amie sans me la rappeler. Il planait, au-dessus de cette assistance, passionnément attachée à la cause nationale et royale et bien plus clairvoyante que les milieux les plus choisis de la Patrie Françaïse, le pressentiment d'événements graves et de tournants solennels. C'était un peu comme le lancement d’un bateau, qui va affronter la haute mer et la tempête. Je regardais, tout en parlant, le visage souriant et noble du comte Eugène de Lur Saluces, exilé lui aussi, en compagnie d'André Buffet, par la Haute Cour ; exilé pour avoir voulu épargner à son pays ces suites fatales de l’erreur démocratiqueploutocratique, qui s’appellent la guerre, l’invasion, et la ruine, sous toutes ses formes.

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