CHAPITRE II
Le premier numéro quotidien de l'Action française. L'’aïtiltude de nos confrères parisiens.
La revue de la Presse, par Maurras. — Le temps des semaïlles. Un mot d’Adrien Hébrard. — La conspiration du silence. Conférences à Paris et en Province.
e 21 mars 1908, parut le premier numéro de l’Action Fran- D çaïse quotidienné, organe du nationalisme intégral, portant, comme devise, la fière parole de Monseigneur le duc d’Orléans : « Tout ce qui est national est nôtre ». Nos bureauxétaient donc Chaussée d’Antin. Notre imprimerie se trouvait 19, rue du Croissant, dans la rue Montmartre. La déclaration qui ouvrait le journal était signée des douze noms suivants : Henri Vaugeois, Léon Daudet, Charles Maurras, Léon de Montesquiou, Lucien Moreau, Jacques Bainville, Louis Dimier, Bernard de Vesins, Robert de Boisfleury, Paul Robain, Frédéric Delebecque, Maurice Pujo. Nous avions campé la « Dernière Heure » au milieu de la première page, ce qui, par la suite, parut moins intéressant quant à l’aspect extérieur, ou « œil », de notre feuille, que nous ne l’avions espéré. Je signais du pseudonyme de « Rivarol » des échos, censés divertissants, . mêlés de prose et de vers. Criton-Maurras inaugurait une Revue de la Presse, avec exposé et discussion des confrères, qui a été souvent reprise ailleurs et imitée, depuis, jamais égalée. Nous annoncions pompeusement deux feuilletons, l’un, Marianne, de Marivaux, recommandé par Jules Lemaître, lequel excita peu d’intérêt, comme trop long et digressif, l’autre, Mes Pontons, de Louis Garneray, qui plut davantage. Il y avait aussi une déclaration de Jules Lemaître, adhérant à la
DIMIER, ROBAIN, DELEBECQUE, PUJO 199
monarchie, et qui scandalisa pas mal de « républicains » ou prétendus tels, dont Judet, directeur de /’Éclair, considéré alors comme un patriote éprouvé, reconnu depuis comme une variante de Judas.
Catholique fervent, agrégé de l’Université, polémiste d’une verve drue et d’une éloquence souvent irrésistible, Louis Dimier, par certains côtés, rappelle Veuillot. Connaïissant à merveille les points faibles de l’adversaire, ses préjugés, les détours de l'erreur libérale, érudit de mille manières, n’ignorant rien de l’art contemporain, avec quelques idées saines très arrêtées et toujours vigilantes, il est à son aise dans la polémique, comme dans la discussion historique et théologique. Il parle comme il écrit, avec verve, éclat et précision, et je lai vu s'élever, par plans gradués, à la plus haute éloquence. Paul Robain, avocat du barreau de Poitiers, portait déjà la parole royaliste aux quatre coins du pays, ne boudant jamais à sa peine et joignant à la sûreté de la doctrine le feu d’un langage imagé, entraînant, toujours correct. Nous le retrouverons dans le souvenir de nos conférences en commun. Frédéric Delebecque, capitaine d’artillerie, historien par tempérament, la critique faite homme — une critique active, positive et féconde, — apportait, à tout débat, cette sagacité méticuleuse, cette amitié pour les idées justes, cette inimitié pour l’erreur, cette flamme concentrée de patriotisme, qui forment la trempe de son caractère. Chérissant son repos, la campagne, la solitude, ayant horreur des importuns et des hâbleurs, il participait cependant à la vie tourmentée du journal, nous soulageait de mille besognes, de mille soucis, et nous rendait silencieusement tous les services possibles. Il allait relancer les maîtres récalcitrants, il colligeait les textes accablants pour le dreyfusisme, il pointait et réfutait les mensonges du clan du Bordereau. Quant à Pujo, il assuma, dès le début, la tâche ardue de grouper autour de nous la jeunesse et de concentrer les éléments d’action, sans lesquels nos articles eussent été impuissants à désengourdir Pesprit public. :
Avouons-le, il était bien bas, ce pauvre esprit public, chez nous, au moment où roulait le premier numéro de PAction Française quotidienne. Littéralement, le pays dormait. Il dormait au bord de l’abîme, avec une ignorance totale du danger
que représentent les institutions politiques les plus absurdes peut-être que le monde aït jamais connues, les plus contraires à la physique des sociétés. Il nous fallait cette foi chevillée, dont on dit qu’elle remue les montagnes, pour tenter de le réveiller. Quand on parlait aux gens du péril allemand, à cette époquelà, ils vous riaient au nez. Pourquoi, juste ciel, les Boches nous auraient-ils fait la guerre ? Ils obtenaient de nous tout ce qu’ils voulaient. D’ailleurs, quel serait le souverain européen assez fou pour déchaîner un fléau semblable? « La guerre, actuellement, mon cher monsieur, mais vous n’y pensez pas! Dès le huitième jour après la mobilisation, les aliments feraient défaut, ainsi que les ressources pécuniaires, et les peuples, affamés et ruinés, se révolteraient en masse. Le pays qui déclarerait la guerre décréterait, du même coup, la révolution. » Ainsi raisonnaient les gens sensés et réfléchis qui peuplent les revues, les académies, et les rédactions des journaux. D’autres nous qualifiaient de bellicistes, parce que nous pensions que nier le fléau ne suffit pas à l’éviter. Quelques-uns enfin, se croyant très calés et très malins, affirmaient, avec un parti républicain de plus en plus étendu et actif et reconnaissant comme chef Joseph Caillaux, successeur désigné du petit père Combes, que l’alliance avec l’Allemagne contre l’Angleterre s’imposait. Ce dernier clan, baptisé par nous « clan des Ya », disposait de ressources financières considérables, attendu qu’il traduisait et exprimait la principale aspiration de la haute banque juive, groupée, comme chacun sait, autour de Berlin, Dresde, Vienne et Francfort. Le premier échelon de cette grande pensée devait être l’introduction des principales valeurs d’État prussiennes à la cote de la Bourse de Paris. Nous étions au courant de ce redoutable projet et résolus à l’emboîter ferme, comme on dit en argot de théâtre, car nous le regardions comme le premier stade de invasion.
Ceci pour la politique étrangère, dont la rubrique était, en quelque sorte, absente de la grande presse parisienne. On ne se rappellera pas sans une douloureuse ironie qu’en fait de politique étrangère la rubrique du journal le plus répandu chez nous, dans le monde conservateur, et, par ailleurs, le mieux rédigé, j’ai nommé le Figaro, fut tenue, pendant dix