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LA PRESSE. ZOLA AU PANTHÉON

ans, par un agent bismarckien doublé d’un maître chanteur, Rosenthal, dit « Jacques Saint Cère ». Magnard ne s’en douta jamais. Vers le même temps, la même rubrique était attribuée, par le Petit Journal, à Judet, autre agent allemand, rétribué aussi par la Wilhelmstrasse et considéré comme un représentant autorisé du patriotisme français! Marinoni ne s’en douta jamais.

Pour la politique intérieure, le radicalisme anticlérical et maçonnique, associé à un socialisme germanisé et enjuivé, était le maître de la situation. La Libre Parole ne battait plus que d’une aile; le Soleil était agonisant ; le Gaulois était dirigé par un sémite mondain, le vieux Meyer, rongé de terreurs et de phobies. La grande presse obéissait en général aux indications de la majorité parlementaire et du gouvernement à l’image de celle-ci, eux-mêmes aux mains de la finance sémite. Là, comme ailleurs, c'était, sur les questions essentielles vitales, immédiates, le silence, la peur et la publicité qui faisaient la loi. On vivait sous le régime des communiqués officieux, insérés en premier lieu, chose admirable, dans la Nouvelle Presse Libre de Vienne et dans la Gazelle de Francfort, quand ce n’était pas dans la Tribuna de Milan! La France, c’est triste à dire, mais c’est indiscutable, n’était pas maîtresse de ses destinées. Elle descendait, lentement et sûrement, à l’abîime, avéc une littérature et un art dramatique frelatés, partagés entre l’obscénité et la grandiloquence.

Un fait monstrueux, la translation des restes d’Émile Zola, chantre de la Débâcle, au Panthéon désaffecté, suffit à définir cette triste époque. Pourquoi ce sacrilège P Parce que, Zola ayant été la voix du dreyfusisme et le principal insulteur de l’État-Major français, il importait au parti républicain et à la nation juive, complices et solidaires, qu’il fût honoré, comme un grand citoyen, de la reconnaissance de la Patrie. A l’occasion de cette macabre aventure, que présidait l’énorme Fallières, un vieux journaliste patriote, du nom de Gregori, collaborateur du Gaulois, — 6 ironie! — tira sur Dreyfus deux coups de feu et le blessa légèrement. Les politiciens présents furent hués par la foule, poursuivis de coups de sifflets et d’injures. Le gouvernement comprit que le population parisienne commençait à se fâcher et fit légèrement machine

arrière, quant à la glorification de ses abominables fétiches. La chose se serait passée en 1911, alors que nous groupions déjà une grande partie de la jeunesse des écoles, que Gregori n’eût pas eu l’occasion d’intervenir, car la cérémonie dégradante n’eût pas eu lieu; Action Françaïse aurait su lempêcher. L’avilissement des symboles est, en effet, chose grave. Douze ans plus tard, la terrible guerre étant terminée par la victoire, il fut question de transporter au Panthéon la glorieuse dépouille d’un soldat inconnu ; mais il apparut aussitôt que le voisinage de Zola souillerait le héros, que la foule parisienne ne supporterait pas la pensée d’un pareil outrage fait à un combattant. Ce qui fit qu’un de nos confrères suggéra l’idée de l’Arc de Triomphe, à laquelle tout le monde, aussitôt, se rangea. Contre cette revanche du bon sens, les criailleries des derniers démocrates demeurèrent sans eflet. Tant il est vrai qu’il est dangereux de vouloir mêler aux ossements sublimes les ossements indignes, et de profaner deux fois les sanctuaires.

Tout nouveau journal quotidien est assuré, à sa naissance, d’avoir contre lui les confrères — principalement ceux de son bord — auxquels il rogne leur part, pour se faire la sienne. Vis-à-vis de nous, cette hostilité sourde se doublait, chez les organes conservateurs, de la crainte que leur public royaliste ne se détachât d’eux et ne nous suivît. On nous donnait volontiers à tous les diables, répétant que notre « canard » ne durerait pas plus de trois mois, six au maximum. On escomptait la pénurie de nos ressources, les gaffes que nous ne manquerions pas de commettre, le parti qu’en tirerait le gouvernement. D’autres assuraient que, Daudet étant violent — j'ai toujours eu, je ne sais pourquoi, cette réputation — et Maurras entêté, le torchon brûlerait très rapidement entre les deux leaders du journal. Si, par hasard, nous arrivions à nous entendre, nous nous eflondrerions au premier procès. Selon les malins, les juifs s’arrangeraient pour nous subventionner par des per- sonnes interposées et nous fermer le bec administrativement. Ou bien l’on nous embarquerait dans une histoire de faux papiers, qui nous ferait périr de confusion. À moins qu’on ne nous déléguât des spadassins professionnels, qui nous zigouilleraient selon les règles. Toutes les terreurs qui hantent les

puits et les veilles des ralliés, apparaïissaient dans ces sombres pronostics. Nous ne nous en émouvions guère. Nous n’avions même pas le temps d’en écouter le récit. Il fallait grouper des collaborateurs pour les différentes rubriques, mettre notre organe sur ses pattes, contribuer à sa fabrication quotidienne, déterminer, chaque jour, la ligne politique à suivre, faire le point, comme disent les marins. Ces deux premières années de VA. F. représentent un formidable labeur et tel que je me demande aujourd’hui, en le regardant à distance, comment nous avons eu le toupet de l’entreprendre, avec d’aussi faibles ressources.

Nous étions très préoccupés d’avoir de bons informateurs. Ceux-ci ne manquent pas dans notre profession, et beaucoup de fort aimables garçons — et d’autres que l’usage montra plutôt peu sûrs — venaient nous proposer leur collaboration. L'un d'eux, mort depuis, auteur de petits romans sentimentaux, d’historiettes blanches, décidé à se lancer dans le reportage, se montra très surpris, quand je le priai d’aller se renseigner à la Bourse du Travail, comme on disait alors : «Mon cher maître, c’est que je ne tiens pas du tout à frayer avec les révolutionnaires. Je sais que cela déplairait beaucoup à la famille de ma fiancée ». En vain lui objectai-je que ces démarches faisaient partie de son métier. Il me déclara, en outre, qu’il lui était impossible d'admettre et même de discuter le point de vue syndical et le contrat collectif, attendu que son père était intimement lié avec M. Gigot, qui combattait ces vues subversives et n’admettait que la liberté du travail. Finalement il me supplia de lui rendre sa propre liberté, ce que je fis en riant. Un autre, tout à fait bien disposé, auquel je demandais de s’occuper d’un assassinat qui avait eu lieu dans la soirée, me répondit, avec une petite moue : « Oh! monsieur, est-ce vraiment la peine P Ce sera dans tous les autres journaux demain matin ». Je m’aperçus très vite que les enquêteurs et reporters de la presse parisienne s'entendent entre eux pour déléguer sur place, lors d’un événement important, deux ou trois des leurs, qui commuuiquent ensuite leurs renseignements aux camarades, lesquels les accommodent à la sauce de leurs journaux respectifs. Il peut y avoir des excep-

tions, mais celles-ci sont extrêmement rares. D’où l’uniformité

des récits de presse, qui surprend les personnes non initiées.

Étant réellement d'opposition, c’est-à-dire prêchant ouvertement la subversion du régime, et en fort mauvais termes avec le préfet de police d’alors, — invraisemblable fantoche, du nom de Louis Lépine, qui fit assommer les catholiques, lors des inventaires de 1907, — nous n'avions naturellement que les nouvelles les plus banales et on ne nous les donnait qu’après tout le monde. Ce régime dura tant qu’on prit l’Aclion Française pour un brûlot, destiné à disparaître rapidement. Lorsqu'on s’aperçut qu’elle durait, et qu’il fallait s’habituer à elle, comme à un mal chronique, la consigne se desserra un peu ; nous fûmes traités ainsi que le commun des mortels, Mais nous avions déjà pris l’habitude d’un franc parler qui valait bien le sacrifice de quelques faits divers. Rarement préfet de police fut secoué comme nous secouâmes Louis Lépine, qui avait pris la douce habitude de manœuvrer députés, sénateurs, ministres, et aussi directeurs de journaux, en les menaçant de ses fameux dossiers, politiques et privés, farcis, disait-il, de terribles révélations. Depuis, ayant eu entre les mains la plupart de ces dossiers et sommiers, j’ai pu constater leur imperfection et la vantardise de leurs détenteurs. D’ailleurs ni Maurras, ni Vaugeois, ni Montesquiou, ni Bainville, ni Pujo, ni aucun de nos amis, ni moi n’avions de cadavres dans nos armoires ; nous ne redoutions aucune révélation, et nous le fimes voir assez promptement.

En dehors dela Gazette de France, à laquelle, jusqu’à l’Action Française quotidienne, collaboraient régulièrement Maurras, Bainville et Boisfleury, les journaux de clientèle royaliste ne parlaient jamais à leurs lecteurs de la nécessité du Roi. Ce silence, sur le point le plus important, était considéré comme le fin du fin. Arthur Meyer, directeur du Gaulois, déclarait, de sa voix inimitable : « Je ne prêche point la monarchie, je la suggère ». Judet, directeur de !’ Éclair, sollicitait et acceptait les subventions des royalistes, mais faisait de la politique républicaine, briandiste d’abord, puis caïllautiste et boche. Le Soleil avait perdu sa clientèle, à cause de son attitude dans l’affaire Dreyfus. Pour ces trois journaux, notre apparition équivalait à une calamité. Le (iaulois et l’Éclair prirent bien vite la résolution de nous faire sournoisement une guerre au couteau,

à laquelle nous décidâmes, de notre côté, de répondre vigoureusement. Mais ce ne fut que deux ans plus tard que Meyer et Judet jetèrent le masque, quand ils estimèrent que nos incessants progrès menaçaient directement leurs boutiques. Du côté républicain, la consigne fut d’abord de ne pas s'occuper de nous, de nous laisser vivre, discuter, tempêter, sans jamais nous répondre. Nous profitâmes largement de ce silence pour extraire de l’actualité, à mesure qu’elle s’offrait à nous, les thèmes et arguments favorables à notre cause; pour éplucher le personnel politique républicain, pour dire tout haut ce que les autres taisaïent, ou disaient tout bas. Quand Lemaître ou Bourget consentaient à nous donner un article, c'était une aubaïine. La vente, d’abord petite, monta peu à peu, ainsi que les abonnements, la publicité demeurant stationnaire. Quelles que fussent nos économies, et la maigreur de notre budget, nous nous trouvâmes bientôt au bout de notre rouleau, et contraints à un nouvel appel de fonds. L’empressement de nos amis et partisans nous prouva que nous nous étions déjà fait une petite place, que notre bateau tenait l’eau, qu’il n’y avait plus qu’à attendre une brise propice. Mais combien de temps faudrait-il attendre ?

Quelques mois seulement, — affirmait Lemaître avec bonhomie, mais sans grande conviction. Il avait vu les débuts triomphants de la Patrie Française, puis la période de stagnation, puis la rapide dégringolade, à partir de la mort tragique de Syveton. Il lui avait fallu un véritable courage pour se relancer dans une nouvelle entreprise politique, immédiatement après l’échec de la précédente. Depuis la disparition de notre vieille amie, la chère M°° de Loynes, survenue en janvier 1908, il était d’ailleurs désemparé, et /’Action Française lui tenait lieu de famille. Cette formule, si souvent galvaudée, convenait à notre milieu, où une même doctrine politique et une espérance en commun liaient des amitiés très profondes et qui ne se sont jamais démenties. Celles-ci nous ont soutenus, les uns et les autres, au milieu de traverses redoutables, sans cesse renaissantes, et telles que je ne puis concevoir que la Providence ne nous ait pas, en somme, protégés et tirés d’affaire. Nous aurions dû disparaître dix fois, et il est arrivé que chacune des embüûches, que chacun des obstacles dressés

contre nous, a finalement donné un nouvel élan à notre entreprise. D’où notre cri, quand une tuile tombe : « Vous allez voir quel agrément et quel progrès cette petite brique-là nous ménage avant un mois! » Lorsqu’un des nôtres est en danger, tous les autres se portent aussitôt à son aide. Cette étroite collaboration est indispensable, si l’on veut aboutir à quelque chose d’important.

Adrien Hébrard, directeur du Temps, bien que sceptique quant au résultat final, pensait qu’au bout de trois ou quatre ans nous serions à la tête de l’opposition et que la critique serrée de Maurras, qu’il admirait fort, contribuerait à amender la République. Il ne croyait pas que la jeunesse nous suivrait, ni qu’il dût y avoir, un jour ou l’autre, dans le pays, une orientation à droite. L’hypothèse d’une nouvelle agression de l'Allemagne contre nous lui semblait exclue. Sa grande intelligence, déparée par quelque libéralisme, datant de sa jeunesse, lui représentait volontiers les solutions intermédiaires, ou bâtardes, comme plus probables que les solutions franches. Mais, au fond, il aimait l’ordre et l’autorité; l’accession au pouvoir des piliers du Café de Madrid — qu’il connaissait tous à fond — l’avait légèrement estomaqué. Il nous reprochait de faire, dans notre quotidien, une place excessive à la doctrine : - « Vous en reviendrez ».

Il nous venait, bien entendu, des conseils de tous les côtés. Nous nous gardions de les écouter, d’après ce principe que celui qui sait où il va, et qui tient la barre, ne doit pas se laisser détourner de sa route. Je revois quelquefois, quand jai la grippe, la collection du journal à ses débuts. Évidemment, il devait paraître un peu austère, un peu roide, avec ses colonnes de discussion et de polémique, primant les colonnes d’information. Il manquait d’air et d’enjouement, — disait-on, — voire d’indulgence pour quelques-uns de nos plus notoires contemporains. Mais ces prétendus défauts furent, en somme, la cause de sa pénétration et de son succès. Ceux qu’il conquit, il les tint bien, les garda, et fit d’eux la phalange initiale à laquelle vinrent s’agglomérer, par la suite, des milliers, puis des dizaines de milliers de patriotes français. Plus aimables, moins combattifs, nous aurions été rapidement enlisés dans la veulerie générale, circonvenus et annihilés. L’absence de

pont-levis et d’accès maintint à notre forteresse son caractère d’inexpugnabilité, grâce auquel nous avons tenu en respect, puis vaincu, des ennemis nombreux et autrement munis que nous. Il n’est pas mauvais que les polémistes soient entourés et protégés d’une réputation de sauvagerie, de mauvais coucheurs. Autrement, de fil en aiguille, on serait vite ligoté et désarmé, tel Gulliver à Lilliput, par les mille petits nains des conventions sociales et mondaines.

Je secondai Maurras, à la rédaction, de mon mieux. Vaugeois donna l’impulsion à la propagande. Mais il n’y a aucune espèce de doute : l’âme du mouvement, ce fut Maurras. Il y a, au moment où j'écris ceci, près d’un quart de siècle que ce grand homme, jour et nuit, ne gardant que six heures à peine pour son sommeil et ses repas, saisit, étreint corps à corps le démon de l’erreur républicaine et ne lui laisse pas le temps de se ressaisir, ni de souffler. De deux heures de l’après-midi à huit heures du matin, il est sur pied, dépouillant son énorme correspondance, écoutant les rapports de ses collaborateurs, les propos de ses visiteurs, distribuant ses ordres ponctuellement obéis ; en dehors des bureaux du journal, son domaine est Pimprimerie, rue du Croissant, où il écrit, d’une plume rapide et précise, les pages de lumière que l’on connaît et qui portent partout la conviction et la certitude. Traité de « sophiste » — au sens péjoratif du mot — par des imbéciles, d’ailleurs de moins en moins nombreux, il est bien un ami de la sagesse (sophia), d’une intrépidité égale à sa clairvoyance; mais aucun nuage ne s’interpose jamais devant le soleil de son bon sens. Quand il analyse, jusqu’à l’extrême pointe de l’entendement, il le fait clairement, et sa synthèse vient d’une seule coulée, comme une nappe d’or.

Notre meilleur atout, pour le réveil national que nous voulions obtenir, était la constitution d’une Ligue d'Action Française par Maurras, Vaugeois, Bainville, Montesquiou et Moreau, ligue datant déjà de plusieurs années, et singulièrement vigoureuse et florissante. Chaque ligueur signait une déclaration, qui a beaucoup fait parler d’elle depuis, toutes les fois qu’il a été question de machiner contre nous quelque poursuite pour complot. L’Enquéte sur la Monarchie de Maurras, où se trouvent les magistrales consultations du comte

Eugène de Lur Saluces et d’André Buffet, les deux condamnés et exilés de la Haute Cour de 1899, avait rendu courage et confiance à beaucoup de royalistes de tradition et converti à la Monarchie un certain nombre de personnalités républicaines. Ces dernières en convertirent d’autres, qui elles-mêmes se rapprochèrent des anciens partisans de la cause nationale. Telle fut l’origine de la Ligue, progressivement étendue à la plupart des grandes et moyennes villes de France, notamment dans le Nord, en Bretagne et Vendée, en Provence, à Lyon, en Savoie, en Lorraine, etc..…., avec ramifications dans de gros bourgs et quelquefois de grands villages, où le journal, dès son apparition, fut avidement lu et commenté. La nécessité de la décentralisation administrative est un des premiers jalons posés par Maurras, avec la démonstration, jamais réfutée, que seule la Monarchie — ne reposant pas sur le pouvoir électif — pourra opérer cette réforme indispensable. Le maurrassisme, par ce biais, rejoint le mistralisme et le Félibrige. Aussi le grand Mistral fut-il, dès le début, attaché à notre journal,

intéressé par notre propagande, et ne nous ménagea-t-il pas”

ses précieux encouragements intellectuels. Il ne pouvait, comme Lemaître, adhérer publiquement à notre mouvement, sans compromettre l’œuvre magnifique de la renaissance provençale, qu’il avait lui-même entreprise, à laquelle il consacra sa vie et qui avait besoin, pour durer, de la bienveillance, ou, au moins, de la neutralité des pouvoirs publics.

C’est en 1907, un an avant la fondation du quotidien en projet, que je fis, à Saint-Rémy-de-Provence, ma première conférence sans papier — sans € cra cra », comme on dit dans le Midi, — sous les beaux arbres de la propriété de M. Mistral Bernard. Jusque-là, quand je parlais en public, je lisais mon discours et n’improvisais pas. C’est un mauvais système. L’orateur, au lieu de se promener librement à travers les images, les aspects véhéments et souriants de la conviction intérieure, demeure attaché à son texte, ainsi que la chèvre à son piquet. Sauf rarissime exception — cas d’un incomparable lecteur, tel que Lemaître, — il n’émeut pas, il n’entraîne pas.

J'étais un peu ému, car le fin public provençal est bon juge et juge sévère en matière d’éloquence. Mais la sympathie qui m’environnait me soutint, je ne fis pas trop souvent « heu,

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heu », je ne demeurai pas en plan comme je le redoutais au début, et l'épreuve fut franchie sans dommage. Le surlendemain, je recommençai en Avignon, cette fois avec beaucoup plus d’aplomb. Il en est de la parole improvisée, pour l’orateur, comme de l’eau pour le nageur : il faut s’y lancer carrément et se démener de son mieux. On aborde toujours quelque part, assez loin parfois de l’endroit que l’on souhaitait. Il arriva même ceci qu’en Avignon un socialiste, plein de bienveillance et tel que je n’en ai plus jamais rencontré sur mon chemin, vint me dire, à la fin de la réunion, que ma doctrine était plus solide que la sienne : « Alors, adoptez-la. Venez à nous. — Je ne dis pas non ». Mais, le lendemain, ils’était ressaisi et déclarait, dans les feuilles locales, qu’il n'avait jamais eu l’intention de se convertir. Ainsi ratai-je mon premier catéchumène.

Dès cette époque, la Ligue d’Action Française donnait à Paris des conférences qui avaient un succès considérable, et auxquelles se pressait la foule patriote. La victoire des juifs dans l'affaire Dreyfus avait irrité, et même ulcéré, le grand public « boulangiste » — comme disait Vaugeois — de la villelumière, et il applaudissait à outrance ceux qui lui remontaient le moral, en jurant qu’ils n’abandonneraïent jamais la cause dé la Patrie et de l’armée. Après un affichage intensif, constatant la célèbre entorse donnée à l’article 445 par la Cour de Cassation, une série de réunions eurent lieu, notamment rue

d'Athènes, où plusieurs centaines d’auditeurs ne purent péné-

trer, vu l’affluence. Vaugeoïs se surpassa. Il transporta le public d’une espèce d’horreur sacrée, en lui montrant l’envahissement juif comme premier échelon de Pinvasion allemande, et les banquiers de Francfort précédant les armées du Kaiser. La partie égayante comportait une lanterne magique de Affaire et de ses protagonistes, dont je commentais la projection. Après s’être indignés, les gens riaient de bon cœur. À un moment donné, la salle étant plongée dans l'obscurité, un très grand peintre — le premier de sa génération, — déjà très vieux et passionnément antidreyfusien, s’approcha de moi et me demanda comment il pourrait satisfaire un petit besoin, devenu irrésistible. Il ne fallait pas songer à sortir de la salle, en traversant les rangs pressés des auditeurs. J’interrompis mon boniment et guidai l’excellent homme vers une armoire, encombrée de

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cannes et de chapeaux, où il demeura enfermé un bon moment et d’où il sortit soulagé et reconnaissant. Depuis lors, chaque fois qu’il me rencontrait, il me rappelait en riant cette circonstance : « Vous m’avez littéralement sauvé la vie ».

C’est salle Wagram — où tiennent environ six mille personnes — que le cri de vivele Roi! fut poussé, pour la première fois, par une foule emballée et debout. Parlant à la fin, je bénéficiai de l’enthousiasme, chauffé à blanc par mes prédécesseurs, Vaugeois, Robain, Montesquiou, de Roux et le commandant Cuignet. Chacun de nous ayant exposé, en long et en large, les méfaits de la démocratie-ploutocratie et du suffrage universel, j’eus l’inspiration soudaine de jeter à l’assemblée ce cri libérateur et chargé d’espérance. Ce fut du délire. Les gens lançaient leurs chapeaux en l’air, les visages resplendissaient de joie, sous la lumière crue des becs électriques, et je crus que lestrade, où nous étions, s’écroulerait sous la pression des corps enfiévrés et tendus vers une sorte d’hallucination collective. Cependant, beaucoup de ceux qui étaient là s’y trouvaient par simple curiosité et sans conviction monarchique préalable. Mais le courant avait passé. Vaugeoiïis disait en sortant : « Tout le problème est que le courant passe dans la nation, comme, ce soir, il l’a fait à travers la salle Wagram. » En effet, et je suis persuadé qu’il suffira, pour cela, aujourd’hui surtout, d’une circonstance, d’une étincelle embrasant l’horizon, où siège la vérité politique. Les grands événements, même très préparés, tiennent toujours un peu du miracle.

Cependant qu’une équipe faisait le journal, une autre parcourait le territoire; mais il arrivait que Bernard de Vesins, administrateur, fût réquisitionné pour la propagande, en même temps que le rédacteur en chef. Alors on se débrouillait comme on pouvait. Je laissais trois ou quatre articles d’avance — l’actualité immédiate étant assurée par Maurras — et je partais avec les camarades et mon inséparable Pampille, qui s’occupait du confortable matériel de ces rapides déplacements. C’était, ma foi, fort joyeux, bien qu’assez fatigant. Règle générale : les organisateurs de la conférence, dans le patelin, grand, moyen ou petit, où vous débarquez, viennent amicalement vous donner des conseils sur la façon d’atteindre le public de leurs concitoyens, sur les sujets à traiter et ceux à éviter : «Ici, ce n’est

pas comme ailleurs. Il y a à ménager tel ou tel, à taire ceci, à s'étendre sur cela ». N’en croyez rien. Écoutez, souriez, dites que vous tiendrez grand compte de ces observations et oubliezles aussitôt.

AXIOME I. — Il n’y a, pour l’ensemble de la France, qu’un public chaleureux, tiède ou froid, selon que vous aurez su, ou non, toucher ses clés sensibles.

AxIoME IT. — Ce qui se communique au public, ce n’est pas ce que dit l’orateur, c’est la conviction avec laquelle il le dit, c’est le tempérament qui accompagne cette conviction.

Rien ne ressemble à un auditoire nîmois — je choisis cette ville, berceau de ma famille paternelle, parce que}j’y ai souvent parlé — comme un auditoire lillois. J’ai retrouvé à Nancy, sur les mêmes sujets, les mêmes mouvements de public qu’à Nantes et à Lorient. L’âme française est extraordinairement unifiée et réagit de façon identique sur tous les points du territoire. La prétendue froideur des gens du Nord est un mythe. Le prétendu emballement des gens du Midi en est un autre. Il y anéanmoins des caractéristiques provinciales, comme linclination à la rêverie des Bretons et celle à la raillerie cruelle des Tourangeaux et des Champenois, mais qui n’affectent pas le tuf sensible et raisonneur. Les patriotes sont les mêmes partout; les indifférents ou les hostiles à l’idée de patrie se ressemblent à tous les points cardinaux et dans l’intervalle de ces points. Ce qui agit sur les idées, ce ne sont pas, comme le croyait Taine, les circonstances géographiques, climatériques, ou de milieu : c’est l’hérédité, c’est l’histoire, c’est la formation catholique ou protestante, de laquelle la laïcité n’est qu’une dérivation. La forme de sa religion laboure l’individu plus profondément que n’importe quel autre adjuvant ou élément physiologique ou psychologique. La forte proportion des protestants dans un auditoire (je m’en suis rendu compte à Strasbourg, avant la guerre) est très discernable. Je n’ai aucune antipathie pour les protestants, mais je les décèle en deux minutes de conversation, quelquefois à l’aspect général, ou au rire ; et je sens que très souvent mon tempérament les désoriente ou les agace, quelque effort que je fasse pour les mettre en confiance et en sympathie. Au contraire, je m’entends à demi-mot avec un homme de sang catholique — Français comme moi, bien entendu, — même s’il

est venu à l’indifférence, ou à l’incroyance, dans sa personne, ou dans celle de ses ascendants. À peine a-t-il ouvert la bouche, sur un sujet de religion, de morale, de politique, que je sais aussitôt ce qu’il va dire et que je pourrais presque le dire à sa place, sinon dans les mêmes termes.

Ceci posé, il est bien évident que je me sens davantage chez moi à Paris, à Nîmes ou à Lorient (vu mes origines parisiennes, languedociennes et bretonnes) que dans tout autre endroit. Cela dépend aussi des circonstances. La parole est très jourpalière. Il en va d’un discours comme d’une scène au théâtre. Ce sur quoi vous comptiez ne porte pas et tombe à plat. Ce sur quoi vous ne comptiez nullement va aux nues. Il passe, dans un auditoire, comme dans une salle de spectacle — et même un peu plus, — des phases ou zones d’incompréhension et de compréhension immédiate, de non réceptivité et de réceptivité, semblables à des bandes, alternativement grisâtres et claires, que va toucher et traverser votre parole. Raccourcir les premières, étendre les secondes, tel est l’art de l’orateur et, parfois aussi, son instinct. Profitez de toutes les ouvertures, ne vous entêtez jamais devant une fermeture. En vain cogneriezvous désespérément, avec les meilleurs arguments du monde, à la porte d’esprits momentanément rétifs. Vous ne feriez que les irriter.

Au cours d’une tournée dans le Nord, nos amis de Lille persuadèrent à Jules Lemaître qu’il échaufferait singulièrement son public par une allusion à la masse d’armes, nommée « goudendag », à l’aide de laquelle les Flamands, jadis, assommaient leurs envahisseurs. Lemaître, bon et cher homme, écoutait docilement ce qu’on lui disait. Il commençait par bougonner un peu, puis cédait aux objurgations de ses conseilleurs. Cependant il vint nous demander notre avis, dans le petit salon d'hôtel où Vesins, Robain, ma femme et moi étions réunis. L’évocation du « goudendag » lui paraissait un peu brutale, et il se demandait où le placer.

— Eh bien! parrain, ne le placez pas!

— Il paraît que cela fera très bon effet. Cette salle du cirque

est très vaste. J’y suis venu du temps de la Patrie Française, je la connais. C’est le diable de la dégeler. Cette allusion la dégèlera.

Finalement, on convint de la phrase suivante, que Lemaître intercala dans sa harangue, de sa fine écriture déliée comme son esprit : € Assurez-vous, mes chers amis, d’un sérieux « goudendag moral ». Le mot « moral » était destiné à atténuer ce que pouvait avoir d’excessif l’appel à la masse d’assommeur, dans la bouche d’un humaniste et peseur d’or comme Lemaître.

Nous arrivons. La salle était comble et généralement bien disposée. De fortes équipes de Camelots du Roi, remarquablement commandées, assuraient l’ordre. Lemaître parlait en premier, et son apparition sur l’estrade fut saluée par un tonnerre d’applaudissements. Une douzaine de protestataires, qui sifflaient, furent saisis par les commissaires, passés de main en main comme des paquets de linge sale, et finalement posés dehors. Nous attendions tous avec curiosité l’effet que ne pouvait manquer de produire le « goudendag moral ». Lemaître prit son élan : « Armez-vous, messieurs, d’un sérieux « goudendag moral ». Oh ! stupeur, personne ne broncha. On voyait les têtes osciller les unes vers les autres, se demandant ce que signifiait ce terme barbare. Visiblement, les gens de Lille — sauf quelques-uns — ignoraient profondément leur masse d’armes et étaient totalement déshabitués de son emploi. Pendant trois jours, Vesins, Robain, Pampille et moi rîmes aux larmes de cet épisode, tant et si bien que le cher Lemaître, d’abord désappointé, finit par faire comme nous. C’était peu d’années avant l’invasion allemande, où leur goudendag ne préserva pas les malheureux habitants de Lille contre la sinistre occupation de quatre années.

L’exposé de la doctrine royaliste, dans ses grandes lignes, était fait tantôt par Bernard de Vesins, tantôt par Léon de Montesquiou, tantôt par de Roux, tantôt par Vaugeois, tantôt par Paul Robain. Lorsque la marquise de Mac Mahon, qui est, avec sa voix douce et sa force de persuasion, un remarquable orateur, voulait bien nous accompagner, alors la fête était complète. Le commandant Cuignet racontait aux foules attentives, avec un talent et une mémoire magnifiques, les faits les plus saillants de l'affaire Dreyfus, où il avait joué un si grand rôle. Il soulevait le rire, puis l’indignation patriotique, puis une profonde et rapide sympathie. Cela tenait à son allure

franche, loyale, à sa voix chaude, à sa précision. Car l’auditeur n’aime pas le vague, ni le verbiage. En général j'étais — et je suis encore — chargé de conclure, ce qui est assez malaisé, quand tous les thèmes ont été traités avec la maîtrise et la puissance qui caractérisent nos orateurs. Quant à Lemaître, il expliquait, de sa pointe de diamant, par quel chemin il était venu de la conception illusoire de la bonne République à la Monarchie, et de la Patrie Française à l'Action Française. Quelquefois, afin d’éviter la monotonie, nous chambardions l’ordre habituel, et prenions les thèmes les uns des autres. Quand toute la troupe — comme nous disions — donnait à la fois, l’ensemble, était, je dois le dire, impressionnant. C’est que nous avions parmi nous toutes les formes du tempérament français, avec les tours d’esprit qui les accompagnent, et qu’ainsi nous pouvions toucher les éléments les plus divers de nos vastes auditoires.

L'usage est de donner la parole aux contradicteurs. Bernard de Vesins, de Roux, Vaugeois se chargeaient ensuite de les réfuter, chacun à sa façon, avec un égal succès. Bernard de Vesins argumente de façon admirable, et démontre comme pas un, à celui qui tente de raisonner contre lui, la faiblesse de son raisonnement. Sa haute taille, sa voix nuancée, son œil moqueur donnent à sa verve ironique — qu’il dose suivant son interlocuteur — quelque chose d’immédiatement troublant, de désarçonnant et de victorieux. De Roux, c’est le Droit fait homme, le Droit avec ce que le mot comporte de pressant, de logique et de catégorique. Maïs la connaissance en profondeur de ce Droit ne nuit pas, dans son éloquence, à l'Humain, bien au contraire. Son argumentation a la solidité des constructions romaines, comme son large front est celui d’un proconsul. Il détruit et pulvérise le paradoxe et le faux semblant. C’est un réaliste-juriste, le plus puissant que j'aie jamais rencontré, parce que le texte qu’il invoque est toujours vivifié par l’esprit, mieux, par l’âme : anima intus alit. Quant à Vaugeois, il chérissait, dans son contradicteur, surtout radical ou socialiste révolutionnaire, l’élève possible et virtuel. Car il avait le professorat sublime dans le sang. Il Le rectifiait sans le blesser, en lui faisant croire que la rectification venait de lui-même. Il le soufflait. Il amendait, corrigeait, amplifiait,

avant de les combattre, ses pauvres objections de primaire. Nous lui disions : « Frère Loup, vous êtes un père pour vos contradicteurs. Vous les comblez. Vous gâtez le métier ». Il assurait que son principal chagrin était de ne pouvoir les suivre dans la vie, afin de voir si cette courte leçon de choses leur avait été de quelque utilité. Il y en avait cependant qui ne donnaient pas grande envie d’aller avec eux déjeuner à la campagne.

Pascal a parlé des esprits boiteux et de l’irritation qu’ils procurent. Ce qui me frappe surtout, c’est l’atrophie, le rabougrissement de certaines intelligences, privées de toute culture, évidemment, et remplies d’un orgueil proportionné à cette ignorance. Cela se remarque dans toutes les classes de la société, surtout dans celles dites dirigeantes, qui se contentent trop souvent de vivoter, de trembloter, et d’hésiter, sans rien diriger. Les auditoires ouvriers, en général, ont d’avance le crâne bourré par leurs journaux, mais ils sont d’une mobilité extrême et on peut quelquefois les retourner. Ils écoutent leurs passions et leurs préjugés beaucoup plus que les propos qu’on leur tient. Les auditoires où dominent les ruraux sont attentifs, réfléchis, méfiants et ouverts, bien qu’on les prétende fermés. Tous ces milieux peuvent être conquis, bouleversés, transformés — au moins pendant quelques heures — par un orateur maître de son sujet, parfaitement sincère et logique. Mais ces coups de surprise sont aussi rares que le retournement d’une assemblée par un discours.

Après avoir donné à Toulouse plusieurs réunions parfaitement calmes, nous en tîinmes une, quelques mois avant la guerre, qui marqua nos progrès par son agitation. À peine débarqués du train, dans le petit restaurant où nous dînions en hâte, avec le balancement du chemin de fer dans la tête, nos amis Charles Ebelot et de Bruchard, chargés de la direction du service d’ordre, nous avertirent que ça allait chauffer. Les socialistes, nombreux à Toulouse, avaient annoncé qu’ils nous donneraient l’aubade et que nous ne parlerions pas. Au besoin, on canarderait les orateurs royalistes à coups de revolver. Il faut toujours rire de ces menaces, mais il est bon de prendre, tout en riant, ses précautions. À quoi nos amis n'avaient pas manqué. Dès l’entrée dans la vaste salle, où se

pressait un public énorme et houleux, je remarquai les dispositions prises par un encadrement de Camelots du Roi, rangés le long du mur, appuyés sur leurs cannes d’un air sérieux. D’autres se tenaient au centre, formant quinconce. D’autres occupaient des loges de premier étage, d’où l’on pouvait nous envoyer des projectiles. D’une voix tonnante, ce charmant et valeureux Ebelot, qui a le goût de la bataille — il la prouvé pendant la grande guerre, — annonça aux amateurs qu'aucune interruption ne serait tolérée. Mais à peine avais-je ouvert la bouche, pour commencer une harangue, que des clameurs furieuses s’élevaient de divers côtés, accompagnées de sifflets à roulette. À vue d’œil, il y avait là trois cents à trois cent cinquante opposants, munis de triques et dont l’intention était de donner classiquement l’assaut au bureau et d’assommer, s’il se pouvait, les conférenciers. Ça ne traîna pas : de Bruchard fit un signe, se jeta en avant, et j’eus l’impression, tout en continuant à parler, que les murs de la salle, devenus vivants, se rapprochaïent, comme dans /a Maison du Baigneur. Ainsi les manifestants se trouvèrent-ils pris dans une sorte de nasse, où ils se débattaient en vain, puis d’où ils cherchaient à s’enfuir, hurlant « au secours » et «à l’assassin », avant qu’il leur fût fait le moindre mal. C'était un spectacle du plus haut comique. Une dame, au premier étage, s’évanouit. Un vieux monsieur décoré m’admonestait à grand fracas, me priant d’assurer, l’excellent homme, la liberté de réunion. Je lui criai, à travers le tumulte, que je lui passais mes pouvoirs, ce qui le mit dans une rage incroyable. Mais, au bout de dix minutes, le nettoyage était opéré. Les perturbateurs, expulsés, avaient abandonné, sur le parquet, des chapeaux, des casquettes, des casse-tête, des tronçons de cannes plombées, qui témoignaient de la victoire, rapide et décisive, des Camelots du Roi.

Vers onze heures du soir, la réunion prit fin, dans le plus

grand calme. On nous fit savoir cependant que les révolutionnaires, cherchant une revanche, nous attendaient à la sortie.

J'avais ma femme à mon bras, ce qui compliquait la situation. De Bruchard, le cher garçon, était accompagné de M" de Bruchard. L’une et l’autre, étant braves, s’amusaient beaucoup, sans se rendre compte du danger. Solidement encadrés

de nos défenseurs, nous traversâmes cette foule hurlante, qui nous emboîta le pas jusqu’à l’hôtel, tenue à distance par de vigoureux moulinets. M de Bruchard reçut un coup de bâton. À deux ou trois reprises, on put craindre une bagarre générale. Il n’en fut rien et nous arrivâmes à l'hôtel, devant lequel, après quelques cris de «& assassins, assassins », ceux qui auraient bien voulu nous assassiner se dispersèrent dans la nuit, chantant faux une « Internationale » à laquelle répondait, magnifique, le chant d’assaut des Camelots du Roi. Je mangeai un morceau de grand appétit et déclarai à Pampille que je ne la laisserais plus jamais assister à une réunion dite « dangereuse ». Menace qui, trop souvent renouvelée, ne lui faisait plus aucun effet. | Une autre fois, revenant de Béziers à Paris avec cette même désobéissante jeune personne, Pujo, Vaugeois et Marius Plateau, vice-président des Camelots (qui a eu depuis, le rocher emporté par une balle à la guerre, avec une citation à la Bayard), je remarquai une demi-douzaine de messieurs, à bobines de francs-maçons, sortant d’un congrès radical quelconque, qui montèrent, en rotant, dans notre wagon. Je ne sais comment ils nous reconnurent. L’un d’eux, le loustic de la bande, entrant dans notre compartiment, me demanda à brûle-pourpoint comment allait le duc d'Orléans. Je lui répondis que le Prince allait très bien. Il s’informa alors, goguenard, du temps qui serait nécessaire pour le rappeler sur le trône de ses ancêtres : & Un peu plus de temps (répliquai-je, mais sans me fâcher, d’une forte voix) que pour vous envoyer mon pied dans le derrière ». Jamais vous n’avez vu homme plus interloqué, ni plus hésitant à prendre une décision. Il bredouilla je ne sais quelle vague menace et s’en alla consulter ses amis, rouges, gênés, toujours pleins de gaz au vin et à la viande, qui lui conseillèrent, entre deux hoquets, d’en rester là. À Dijon, allant quérir des provisions au buffet, remarquablement approvisionné, comme chacun sait, je passai près de ces foudres de guerre; ils continuaient à s’entretenir de l'incident et le loustic, tristement, soupirait : (Si nous avions été en nombre, ça ne se serait pas passé comme ça ». Ce propos nous ravit. Lemaître, en chemin de fer, pour passer le temps, lisait, tenant le bouquin à hauteur de ses yeux, avec une assiduité

que nous admirions. Alors, il s’interrompait, riaif, disait une petite blague, s’informait de l’heure du repas, croisait et décroisait les doigts, bâillait, puis se replongeait dans sa lecture. C’était une fête quand nous avions avec nous M. Étienne de Resnes, ancien officier de cavalerie, représentant de Monseigneur le: duc d'Orléans pour la région du Nord, et quia un répertoire d'histoires de chasse, de club, de politique et de vie militaire inépuisable et d’un pittoresque étonnant. Le tout assaisonné de vues justes et puissamment originales. En l’écoutant, on comprend ce qu'est le style direct, nourri de souvenirs francs, qui a fait la fortune de notre littérature, de Saint-Simon aux Choses Vues de Hugo. Les êtres complètement dépouillés d’apprêt et d’artifices, qui ont gardé une sincérité de plain-pied, pénètrent plus avant dans les choses et dans leurs raisons et enchaînements que les autres. M. Étienne de Resnes en est l’exemple vivant.

Parmi mes souvenirs de réunions secouées — emboîtées, comme on dit au théâtre, — il y en a une à Grenoble, en hiver, où je me trouvais avec Lemaître et Vaugeois, qui commença mal et finit bien. Arrivés la veille au soir, nous décidions, de bon matin, après une nuit reposante, de faire une promenade en automobile. La campagne, blanche et gelée, était magnifique ; et chaque tournant de la route montante qui va vers Voiron, avec ses arbres de givre et ses aspects lunaires, nous enthousiasmait. Si bien que nous nous mîmes légèrement en retard, ce qui avait commencé à indisposer l'assistance. Lemaître fut écouté respectueusement. Avec moi, le chahut commença et une demi-douzaine de grands gaillards, assis au premier rang et qui semblaient être les meneurs, me traitèrent de suppôt des jésuites, d’ennemi du peuple, et, finalement, de capitaliste, ce qui n’est malheureusement pas exact. La moutarde me monta au nez, je leur répliquai sur le même ton. Il y eut, dans la salle, un commencement de bagarre, les uns prenant fait et cause pour les interrupteurs, les autres pour les conférenciers. Ça tournait mal et le plus ennuyeux était d’avoir fait ce grand trajet et d'aboutir à un échange d’injures et de horions. À ce moment Vaugeois se leva, comme un diable qui sort d’une boîte, mais avec des arguments pleins ses poches et les regards étincelants. Je ne me rappelle plus par

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