‹ MemoriesChapitre 64 sur 121 · HENRI VAUGEOIS · texte numérisé non relu

HENRI VAUGEOIS

quel biais étonnant et imprévu il obtint une accalmie relative ; puis, à peine en possession de cet apaisement, il déclara « qu’il n’y avait pas à tortiller » et fit un tableau de la duperie infligée au monde ouvrier par la République, qui fit plus que calmer l'orage, qui éveilla quelques sympathies. Les sentant venir et s’appuyant déjà sur elles, avec ce flair étonnant qui était en lui, Frère Loup poussa plus avant. Il opposa à la fourbe républicaine, vis-à-vis du monde du travail, et particulièrement du syndicalisme, la loyauté du comte de Chambord, ses déclarations, celles du comte de Paris, celles du duc d'Orléans. L’auditoire n’était plus rétif, il était passionné et un groupe d'ouvriers électriciens, que visait Vaugeois, dans sa harangue, se joignit aux Camelots du Roi et Étudiants d'Action Française, pour imposer silence aux braillards. C’était un spectacle émouvant que celui de ces intelligences, d’abord rebelles, s’ouvrant peu à peu à la vérité politique. Lemaître dans le train du retour, après le banquet obligatoire, nous disait que rarement il avait éprouvé une émotion de cet ordre et mieux compris la force conquérante de l’idée et de la doctrine royalistes. Tout compte fait, Vaugeois avait parlé une heure et demie, sans que sa verve et sa puissance de persuasion se fussent ralenties un seul instant! A la fin, il fut récompensé de son magistral effort par des applaudissements unanimes. Je pense que les grands iribuns révolutionnaires, quand ils remuaient les clubs et les foules, disposaient de pareils accents; mais ils manquaient de cette base solide, de cette vaste culture, de cette intelligence lucide qui soutenaient la flamme royaliste de notre ami.

Si Balzac (qu’admirait passionnément Vaugeois) avait connu Henri Vaugeois, quel portrait il eût tracé de lui! Les composantes les plus heureuses du caractère français se rejoignaient dans son âme d’abnégation, de courage, de logique aussi. Car plus il se montrait ardent, plus son raisonnement était inflexible et clair. Assez indifférent en matière de religion, au début de son apostolat politique, il sentit la foi monter en lui, à gros bouillons, et soudainement, comme il l’a conté luimême, un matin, en chemin de fer, à la lecture d’une Encyclique de Pie X. Mais je suis persuadé que cette foi le cherchait depuis longtemps, avec la préoccupation de la théologie.

Souvent, au cours de nos voyages en commun, nous agitions ces grands problèmes, qu’interrompaient un cri d’admiration devant un paysage, une citation de poète latin, une réminiscence littéraire, ou philosophique. Il concluait, avec un rire d'enfant, qui faisait frémir ses yeux bruns et dorés : « Quelle belle chose, la vie, mon vieux Léon! Comme il est fâcheux qu’elle soit si brève ! »

Hélas ! elle devait l’être, en effet, pour cet animateur incomparable !

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