CHAPITRE II
Suite des conférences d'Action Française.
Marie de Roux, orateur et avocat.
Léon de Montesquiou à la salle Wagram.
Le commandant Driant. — Le général Mercier.
Les dîners chez Lemaître.
Les républicains commencent à s'inquiéter de notre mouvement.
EST par les conférences données, de 1908 à 1914, dans la G plupart des villes françaises, que je me suis fait une idée sur l’amour de la logique qui est au fond de notre esprit national, et que contrarient de mauvaises institutions politiques. Nos raisons étaient et sont, en général, comprises d’emblée. Nos contradicteurs, républicains et libéraux, n’existaient plus, ou, s’ils se montraient, n’opposaient-à nos arguments que des objections faibles et inopérantes, tirées en général du fait démocratique : « En principe, vous n’avez pas tort. Mais vous ne remonterez jamais le courant qui entraîne le monde vers le gouvernement du peuple par le peuple ». Nous montrions : 1° que ce courant est hypothétique et illusoire, un grand nombre de nations demeurant fidèles à la monarchie ; 2 que le prétendu gouvernement du peuple par le peuple est, en réalité, un pouvoir ploutocratique, exercé par la haute et moyenne finance — principalement juive — sur les organes d’opinion et sur le Parlement. Les exemples abondent, tellement saisissants que les « Sillonnistes » eux-mêmes en demeuraient très vite atterrés. Nos contradicteurs révolutionnaires étaient souvent plus intéressants, plus obstinément ancrés dans leur doctrine, mais d’une extraordinaire ignorance de l'histoire, même la plus rapprochée. C’est en 1911, dans une réunion rue Hermel, à Montmartre, que J’entendis,
pour la première fois, un sommaire exposé (avant la lettre) du bolchevisme, par un demi-ouvrier, demi-bohème, aux yeux ardents, dont la silhouette orgueilleuse m’est restée présente. Il disait : « Les travailleurs manuels doivent être les maîtres de tout, de la diplomatie, de l’armée, des finances, de tout ».
— Alors, — demandait Vesins, bon enfant, — il leur faudra renoncer à leur travail manuel pour devenir à leur tour, des intellectuels et des bourgeois P
— Nullement, citoyen. Je suis cordonnier, une supposition. Eh bien! le matin, je fais mon métier, et l’après-midi, je m'occupe à diriger la Société.
C'était déjà la thèse de la dictature du prolétariat. Mais un autre contradicteur, ouvrier également, vint expliquer à celui-là qu’il n’y entendait rien du tout et que c'était le tour des bourgeois de raccommoder les chaussures des prolétaires.
— Comment les y contraindrez-vous P
— Par la force.
— Il est à craindre que, dans ces conditions, vos chaussures ne soient bien mal réparées.
Nous ne nous permettions une de cesinnocentes plaisanteries que rarement, sachant à quel degré l’autodidacte a horreur de l'ironie. Le plus gouailleur des Parisiens, s’il s’est fait une conviction politique ou sociale, en piochant un rudiment, ne tolérera aucune blague là-dessus. Il faut apporter, dans la discussion avec des primaires, souvent excellents et dévoyés, beaucoup de sérieux, de sérénité et de bonne foi. Il ne faut pas surtout leur donner l’impression qu’on se penche pour se mettre à leur niveau. Rien de plus blessant. Enfin une forte dose de patience est nécessaire, car aucun point de la discussion n’est jamais définitivement acquis. D’ailleurs, il arrivait que nos contradicteurs prissent goût à ces petites séances, quelquefois d’un vif intérêt, et nous suivissent de Montrouge aux Batignolles et des Batignolles à Ménilmontant. Je ne me - rappelle plus leurs noms, mais je me rappelle leurs visages,
leurs voix, leurs tournures d’esprit et je me demande ce qui a
pu demeurer, dans leurs mémoires, des problèmes ainsi soulevés. Chacun d’eux, au fond, aspirait à devenir un petit chef, et à recruter des partisans, à mener les autres.
Les auditoires les plus rétifs et les plus difficiles à échauffer