MARIE DE ROUX
étaient, sans contredit, dans les milieux libéraux et conservateurs, imbus des préjugés moyens et courants contre la monarchie, craintifs devant la Révolution, — qui, à leurs yeux, monte perpétuellement. Ces infortunés s’imaginent que le salut est à gauche, et toujours plus à gauche, qu’il faut prendre des hommes de gauche pour diriger les mouvements réactionnaires, qu’il importe de mettre un masque avant de parler, et qu’il est souverainement dangereux d’agir. Un pareil état d’esprit explique les innombrables défaites et bûches essuyées et ramassées, depuis cinquante ans, par les personnes bien pensantes. Avec de tels adversaires, les républicains opportunistes, puis radicaux, puis socialistes, ne se génaient pas. Ils les invalidaient à tour de bras dans les assemblées, comme en 1885, les outrageaient et les brimaient de mille manières et s’ingéniaient à les ridiculiser, ou bien à mettre sur leur dos toutes les lois et mesures impopulaires. Lire, de ce point de vue, les articles de Rochefort retour d’exil, antérieurs au nationalisme, et ceux de Camille Pelletan dans l’ancien Rappel. I] n’est pas outrecuidant de dire que l’Action Française a changé cela. Les polémiques sans rivales de Maurras, les discours de Vaugeois, de Montesquiou, de Vesins, de Robain, de Marie de Roux ont damé le pion aux écrivains et orateurs correspondants du côté gauche. L’ardeur, la vigueur, la ténacité, l’esprit de suite ont passé à droite, grâce à nos amis.
Marie de Roux possède le double talent de l’orateur et de l'avocat. Toujours excellent et même éminent, il est autre à la tribune qu’à la barre. Je l’ai vu tenir haletant, dans un élan puissant et contenu, un immense auditoire, dout il ne flattait aucune passion. Cela, grâce à sa force et à son habilité de déduction, telles que, les prémisses une fois posées, l’auditeur aperçoit déjà les conséquences, comme une allée de colonnades derrière un portique, sous un ciel bleu. Il délaisse alors lappa-
reil de considérations juridiques qui donne tant d’assise à ses plaidoiries, et les remplace par une vue de l’histoire, dont l'ampleur enchante et conquiert. Il est infiniment varié. Je Pai entendu, ce bien cher ami, mon vaillant défenseur, plus de cinquante fois, dans nos conférences, sans jamais constater une redite : et le feu intérieur qui l’anime projette des images toujours nouvelles, toujours inattendues, dans son vocabulaire
précis et musclé. Il évoque, pour moi, le Cicéron des Catili-
naires, des grands réquisitoires moraux et politiques, ses amples
périodes, ses finales irrésistibles. A Wagram, peu avant la guerre, il lui arriva de soulever la salle, à propos des persécutions contre les religieux. Car il y a aussi, en lui, de lapôtre, et sa foi est contagieuse.
Communiquer à des milliers d’humains réunis, au point de
les faire pâlir et crier, la conviction qui vous anime, telle est la meilleure récompense de lorateur. Un pareil lot échut à notre Montesquiou le soir où, énumérant les obstacles qui se dressaient devant notre entreprise, il conclut, martelant les syllabes : « Cependant, rien, rien, rien ne nous arrêtera. » Son visage en était illuminé. L'accent de cette triple négation, si positive, alla au cœur et à la raison de toute l’assistance. Il y . avait des larmes dans les yeux, et, à la sortie de la salle Wagram — laquelle est étroite et longue, toute en corridors, — je crus que Montesquiou serait étouflé par l’enthousiasme de ceux qui l’entouraient, le pressaient, l’acclamaient.
J’ai eu, depuis lors, au moment de l'affaire Malvy et consorts, entre les mains, grâce à un service de contre-police remarquablement organisé, les rapports faits à la Préfecture sur nos réunions de la salle Wagram, considérées comme « très dangereuses ». C’est une lecture des plus divertissantes et où on distingue, entre les lignes, le peu de sécurité du régime, même avant l’épreuve de la guerre. Ces comptes rendus sont rédigés, chose curieuse, dans une langue assez élégante, qui n’est point celle d’illettrés. Mais ils fourmillent d’erreurs comiques. C’est ainsi que la marquise de Mac Mahon y est continuellement appelée &« madame la maréchale de Mac Mahon » et qu’il y est affirmé que des généraux en activité de service figurent sur l’estrade & en civil, avec des lunettes ». Réminiscence des fameuses lunettes noires attribuées au général Boulanger, au moment de son départ pour Clermont-Ferrand. Une longue notice est consacrée à la présence, parmi nous, du commandant Driant, tué héroïquement à la défense de Verdun, au bois des Caures, en 1916. Le commandant Driant n’était pas royaliste, mais son ardent patriotisme se trouvait à l’aise parmi nous, en cette mémorable soirée où il prit la parole à une de nos réunions. [Il n’y eut qu’un moment d’hésitation, voire de fraîcheur,
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dans le public, quandil fit, conformément au rituel républicain, un éloge pompeux et excessif de Gambetta. Quel beau Français, quel homme charmant, quel esprit ouvert, et combien il voyait juste, quant aux préparatifs allemands!
La remise solennelle d’une médaille d’or au Grand Justicier, au général Mercier, était aussi mentionnée dans ces fiches, saisies chez moi lors des perquisitions d’octobre 1917 (complot des panoplies), trimballées au Palais de Justice, restituées aux services de la Préfecture, où elles doivent se trouver encore. Cette soirée de réparation au général ministre de la Guerre de 1894 avait eu un caractère grandiose, tenant surtout à sa puissante personnalité. J’ai tracé dans Au lemps de Judas un portrait, fort imparfait, de ce héros civique, si ferme, impavide sous la pluie d’outrages et de menaces que lui adressèrent, pendant douze ans, Israël et les suppôts d’Israël. C’est un des plus nobles types d'humanité résistante et volontaire que j'aie rencontrés ; avec cela, d’une lucidité incroyable et suivant sa pensée jusqu’au bout. Maintenant qu’il n’est plus là, hélas! pour entendre ou lire un éloge qui eût été insupportable à sa modestie, je puis dire qu’il évoquait le caractère antique, ressuscité, chez nous, par Corneille. Oui, c’était un être cornélien, portant avec lui, en toutes circonstances, une sérénité à peine tempérée, ici et là, d’une fine ironie. L’œil pénétrant, bien que voilé par une paupière assez lourde, s’accordait avec la voix d’un timbre assuré, vibrant, de commandement et de persuasion à la fois, qu’on n’oubliait plus, dès qu’elle avait touché l'oreille. Il faudrait, pour peindre au vif ce grand homme — auquel la France doit le canon de 75, — la plume de Plutarque traduit par Amyot, et aussi celle qui traça Polyeucte et Rodogune. « Le Chef », comme nous l’appelions à l’A. F., portait en lui la Cité, et ses paroles pesées avaient la morsure des Annales.
N’allez pas croire que l’ardeur politique dont brûlait notre milieu, et qui allait croissant, faisait de nous des cuistres insupportables, ou des énergumènes odieux, comme le prétendait la presse républicaine, depuis /’Éclair du traître Judet jusqu’au grave Temps, en passant par la Démocratie de Sangnier et l'Humanité de Jaurès. Convaincus, selon le mot de Pampille, que la restauration de la Monarchie ne saurait être une opéra-
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tion de tout repos, nous prenions le bon de la vie, dès qu’il se présentait, sous quelque forme qu’il se présentât : amitié, soleil, beauté, réussite, voire table et causerie. Nous n’avons jamais été des censeurs renfrognés, grognons ou furibonds, comme le veut la légende forgée par nos adversaires. La bonne humeur a toujours régné parmi nous. Les disputes, eu égard à l’opposition de nos tempéraments et de nos caractères, ont été infiniment rares ; et nous avons connu, avant la guerre, des heures délicieuses, que l’on n’a que dans l’opposition totale à l’imbécillité ambiante, où dans l’exercice d’un pouvoir appuyé sur la tradition. Mais, ici et là, les attitudes morales se confondent presque, puisqu'on demeure dans le fil de l’intérêt français. Le patriotisme peut être une souffrance, et atroce, dans les épreuves tragiques de la patrie. Dans la lutte courante, il est un bien-être et une norme pour le jugement.
Les journées ensoleillées, & royales », se présentent nombreuses à ma mémoire : voici la fête de la Saint-Philippe à Lyon, organisée jusqu’à la guerre, pour toute la région, par notre ami M° Flachaire de Roustan, ancien bâtonnier, honneur du barreau lyonnais. Lyon passe, à bon droit, pour une ville brumeuse, mais cette brume, au printemps et en été, devient exactement une poudre d’or, où flambent, mêlées, la silhouette de Fourvières, les vitres étincelantes et sans persiennes des Brotteaux et de la Croix Rousse. Je lui trouve alors une beauté extraordinaire, dans sa robe grise et pourpre de pierres et de méditation, où disparaissent et s’estompent ses possibilités révolutionnaires. Elle a l’air d’attendre quelque événement, à la fois mélancolique et providentiel, quelque miracle payé chèrement. Le quartier de Vaise, où avait lieu le banquet, n’est pas spécialement agréable; c’est une banlieue pelée, comme toutes les banlieues. Mais les coteaux de la Saône, les quais, le‘parc de la Tête d’or, les larges avenues du centre, tout cela est incomparable et d’une rare poésie. C’est une des villes de France où l’on mange le mieux, non seulement au cabaret et même au caboulot, mais chez les particuliers. Je me souviens encore, après dix ans bientôt écoulés, d’un plat de morilles noires à la crème, qui eût rendu fou de joie Brillat- Savarin ou Ali Bab, auteur de l’étourdissante Gas/ronomie pratique ; et aussi d’une sole aux petits champignons, com-
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