SOUVENIRS DE BANQUETS
dans la merveilleuse capitale de la Catalogne française, ont toujours été trop brefs à mon gré.
Parmi tant de banquets — quelques-uns excellents malgré le nombre des convives — auxquels j'ai pris part, le plus mémorable, celui qui m’est resté présent — et pour cause, — fut, avant la guerre, à Bordeaux. Il avait été organisé sous la surveillance de notre grand ami, le comte Eugène de Lur Saluces, et du commandant Milleret, qui s’est illustré dans l'artillerie pendant la guerre. Le premier est propriétaire du Château Yquem, le second a, dans sa famille, le Haut Brion. C’est ce qui vous explique que chaque convive de ce repas à cinq francs par têéteavait, devant son assiette, une bouteille de chacun de ces illustres vins, choisis dans les meilleures années. Le reste était à l'avenant. C'était un peu-le supplice de Tantale pour le pauvre garçon qui écrit ceci, car il devait parler au dessert et n’osait, en conséquence, témoigner, à ces crus royaux, l’admiration qu’ils méritaient. Cependant, il faut reconnaître que les discours se ressentirent d’une telle prodigalité. Nous n’avions plus à notre disposition — selon la remarque désobligeante de Pampille — quë nos épithètes de deuxième zone et des verbes de troisième qualité.
Autre souvenir gastronomique d’autre sorte, aux Échelles, dans la montagne, lors d’une conférence à Chambéry. Il s’agissait d’un restaurant de peu d’apparence où l’on nous avait assuré que l’on mangeait bien, sans plus. Qui nous avait donné ce tuyau ?P Je crois que c’était notre ami Donarié, auteur dramatique et poète charmant. Bref, pour une somme minime, cinq ou six francs par personne, le menu comportait une demi-douzaine de plats, tous meilleurs les uns que les autres, des truites accommodées à ravir, des œufs aux rognons, dits «bouchère », dans un court-jus doré d’une perfection invraisemblable, un gibier à point, et, comme boisson toute naturelle, quelques bouteilles d’un Montmélian, blanc et rouge, aussi respectable qu’un Beaujolais très fruité. Cela nous remit un peu et beaucoup de notre visite aux Charmettes, un des endroits les plus lugubres que j'aie rencontrés, tant par les souvenirs vicieux qu’il évoque, que par le fantôme errant du redoutable Jean-Jacques, lequel joignait, à ses maléfices révolutionnaires d’hérédosyphilitique, l’incontestable magie du
style. Quand je dis « souvenirs vicieux », entendez bien que je ne suis pas prude et que plusieurs de mes romans, que je ne renie point, en témoignent. Mais c’est le mélange d’hypocrisie dans la crudité et d’attendrissement dans le sensuel, et même le sexuel, qui me donne, si je lis Rousseau, la nausée. Il appartient à la catégorie des débauchés sermonneurs, des pervertis idylliques et joueurs de clavecin, des larmoyants qui font souffrir. À côté de lui, Voltaire est sain. C’est assez vous dire que pendant ce déjeuner des Échelles, les oreilles de Rousseau, du Rousseau d’outre-tombe, durent tinter. Personnellement, tout en reconnaissant sa terrible influence maléficieuse, je ne V’ai jamais aimé et c'était un point sur lequel je discutais souvent avec mon père, féru des Confessions. Je comptais même, quand j'ai quitté la médecine, écrire un article de psychologie clinique sur la maladie de Rousseau, opposée à celle de Pascal. Cet article eût été prématuré, car l’on ne connaissait pas, il ya trente ans, l’hérédité tréponémique, comme on la connaît aujourd’hui. La tare de Jean-Jacques est devenue très visible et quasi banale.
Chaque année, je participais ainsi à une trentaine de conférences d'Action Française, tant à Paris qu’en province; mais ceux de mes amis qui ne s’occupaient pas de la confection du journal en faisaient beaucoup plus que moi. Vaugeois était le type même de ceux qu'Alphonse Daudet a appelés des «littérateurs debout », et qui ont besoin de l’action et du mouvement pour déclencher leur verve littéraire. Bernard de Vesins a le génie de la controverse. Paul Robain entraîne et séduit. Léon de Montesquiou exposait, en temps ordinaire, la doctrine d'A. F. avec une admirable clarté ; et, en temps de crise, donnait de ces coups de barre oratoires qui déconcertent l’adversaire et assurent le succès. Plus tard, de Barral, Trouvé, Jacques Merli, de Merlis, qui devaient tomber, comme Montesquiou, héroïquement au champ d’honneur, ainsi que le bon Théo de Fallois, se mirent, par leurs talents si divers, au premier rang de nos conférenciers. Là, les réputations sont rapides, et quand le bruit se répand qu’un tel parle bien, on vient de toute la région pour l’entenidre. Les progrès de notre propagande, dans ce domaine, furent dus à la qualité de nos orateurs, dont quelques-uns étaient et sont de véritables