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LES GENS ( BIEN PENSANTS

tribuns. Le champ à ensemencer était immense. Que d’erreurs, de préjugés, de sottises à extirper !

De 1900 à 1908 tout l'effort des gens «bien pensants », dans leur ensemble, sauf quelques glorieuses exceptions, toute leur tactique avaient consisté à faire des concessions à leurs adversaires, aux hommes de gauche, puis d’extrême-gauche, dans l’espoir de les amadouer. C’était ce qu’on appelait le « Ralliement », datant lui-même d’assez loin, interrompu au moment de l’affaire Dreyfus, puis qui avait repris de plus belle. Par un

parallélisme naturel, cette méthode mirobolante avait été aussi

celle des divers ministères, radicaux ou modérés, vis-à-vis des Boches, et elle devait aboutir, logiquement, à déchaîner l’Allemagne au lieu de la calmer. Or, en politique intérieure, comme en politique étrangère, il n’est rien de plus dangereux que de subir, rien de plus prudent que de se rebiffer. Notre quotidien aurait dû être accueilli avec joie par tous ceux que le régime molestait, brimait, espionnait et dénonçait depuis si longtemps. Il le fut en effet par quelques-uns. Mais l’immense majorité des conservateurs libéraux vit, au contraire, en lui, un obstacle à des reculades devenues rituelles, et une menace d’être pris entre deux feux : les persécuteurs et les persécuteurs de persécuteurs. Qu’étaient-ce que ces empêcheurs d’être bâtonnés en rond? On essaya d’abord du silence à notre endroit, qui ne fit que nous laisser la route libre, Comme je l'ai dit. On tenta ensuite l’intimidation. Nous y répondîmes comme il convenait, à grands coups de pied dans les échines courbées, les dents branlantes et les gencives molles. Alors on se rabattit sur la ruse, qui fut déjouée, et sur la calomnie, qui nous fit rire, tant nous étions garants les uns des autres. Je n’aurai pas l’outrecuidance de prétendre que nous eûmes à surmonter des obstacles exceptionnels. Mais enfin, de 1908 à 1911, moment où le vent souffla tout de bon dans nos voiles, nous eûmes notre lot de difficultés de tout ordre et je ne sais pas si d’autres, moins unis, ou moins obstinés, les auraient supportées aussi allègrement.

Les derniers doctrinaires républicains, ceux qui avaient assisté aux débuts de leur régime, et qui reconnaïssaient, dans nos méthodes, une certaine parenté avec les leurs — moins l'appel à l'insurrection devant l’ennemi, — étaient partagés

entre la crainte de nous faire de la réclame, en sévissant, et la crainte de nos progrès, s’ils ne sévissaient pas. Cruelle alternative! D’où l’attitude incertaine et ambiguë de leurs journaux, déclarant tantôt que notre mouvement n’avait aucune espèce d'importance, et tantôt qu’il présentait un intolérable danger pour les institutions « que le pays s’était données librement ». Les jours pairs, on nous dédaignait, on haussait les épaules, on nous traitait de & tartarins » et « monteurs de coup ». Les jours impairs, on nous rappelait que la Haute Cour n’était pas faite seulement pour Déroulède, Buffet et Lur Saluces. Mais nos adversaires les plus enragés — et qui furent bientôt légion — étaient retenus par la crainte de rouvrir la fameuse Affaire en son point le plus délicat : la violation de Particle 445. Les juristes consultés par ces hommes très ignorants que sont en général les ministres de la République (exception faite pour lillustre général Mercier) avaient dû dire que cela n’irait pas tout seul, qu’il serait impossible de nous fermer la bouche, que l’apaisement nationaliste était encore bien fragile. Tant est-il que des mois et des mois se passèrent dans ces tergiversations et que nous mîmes ce temps à profit.

Avec tout autre prince que Monseigneur le duc d'Orléans, notre tentative était vouée à un échec certain. L’interdiction d'agir nous serait venue de celui-là même au nom de qui nous agissions. Représentez-vous la situation de ce Chef de la Maison de France, séparé de ses fidèles par l’épouvantable barrière de l’absence, recevant l’écho fréquent de manifestations hardies, quelquefois téméraires, nécessaires au réveil de la raison nationale, ne recevant que rarement l’écho des progrès accomplis, progrès en profondeur, peu accessibles aux non initiés. Il m’est arrivé, en temps de vacances, de m'éloigner du journal pour quinze jours, trois semaines, un mois. Déjà les perspectives se brouillaient un peu dans mon esprit, et je ne me rendais plus bien compte de l’opportunité de telle ou telle mesure, de tel ou tel article. C’est quelje n'étais plus sur place, c’est que je n’avais plus les lumières de la présence réelle. Alors, imaginez quelle force d’âme, quelle clairvoyance sont nécessaires à un souverain, séparé de sa Patrie depuis 1886, et auquel il est interdit de respirer son

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