MONSEIGNEUR LE DUC D'ORLÉANS
atmosphère, pour deviner — à travers des rapports contradictoires — le sens et l’utilité de telle campagne violente, entreprise en vue de le servir. Tant de fois, des partisans bien intentionnés, mais trop enthousiastes, ou trop pressés, lui ont déjà dit : « C’est pour demain ou après demain, ou le mois prochain, ou l’année prochaine. » Le scepticisme lui serait permis, et aussi une certaine mauvaise humeur. Or c’est à peine si, en vingt ans, pendant quelques semaines, trompé par des récits mensongers et perfides, notre noble Prince crut devoir user, vis-à-vis de l’Action Française, d’une réprimande explicite, que nous ne nous rappelons pas sans gratitude. Car elle témoignait encore de sa confiance en nous et de sa bonté. Il ne nous aurait pas avertis et sermonnés, si nous lui avions été indifférents. L'erreur venait de nous qui, absorbés par nos tâches multiples, ne faisions pas assez souvent le trajet de Londres et de Bruxelles, pour tenir notre Chef bien-aimé au courant. Cette brève alerte nous fut une occasion de mesurer, une fois de plus, la surprenante clairvoyance et la générosité de cet esprit, de ce cœur de Roi, que n’a jamais obscurci, ni refroidi, le plus grand des maux, la plus grande des persécutions : l’exil.
Shakespeare, dans Romée et Juliette (où il a libéré, autant que dans /lamlet, ses pensées secrètes), a magnifiquement parlé de la torture de l’exil. A plus forte raison quand l’exilé possède cette représentation, constante et sensible, de la Patrie malheureuse, qui obsède le duc d'Orléans. Nul doute que si ce souverain né avait fait un renoncement public de ses droits à la Couronne, abjuré ses ancêtres en tant que Rois, il aurait vu lever son effroyable bannissement, il aurait échappé à ce supplice. Non, il l’a supporté, il le supporte stoïquement. Combien faible est notre petit mérite, à nous qui bataillons pour lui, sous le ciel de France, au milieu d’hommes de notre sang et parlant notre langue, eu égard à son perpétuel sacrifice à lui! Voilà à quoi je songe chaque fois que j’ai Phonneur d’être admis en cette auguste et émouvante présence. Voilà à quoi je songe aussi quand, devant l’incompréhension de tel ou tel de mes collègues, à la Chambre, j'ai un mouvement de mauvaise humeur. L’exemple du Prince est roboratif.
Nous attendions avec curiosité le récit des impressions d’un
grand sceptique tel que Lemaître, après sa première entrevue avec le duc d'Orléans. Il revint, comme nous tous, comme tous ses visiteurs, bouleversé au fond du cœur, ravi de l’entretien — qui avait roulé sur la situation politique, — conquis : « Ce sera un des plus beaux Rois de France », répétait-il, donnant à ce « beau » le sens que lui prêtait Bonaparte, quand il voulait dire complet. Il ajoutait en souriant : € Et quelle extraordinaire gentillesse ! comme il trouve les mots qui touchent l’âme! Mais quelle parole claire, surtout, Maurras, Léon, quelle parole claire! » En effet, le Prince a horreur des embrouillaminis et, quand il expose un point de vue complexe, il le fait avec une lucidité admirable. De même, si vous commencez devant lui une démonstration, son œil aigu, d’un bleu d’eau profonde, montre qu’il tient déjà la conclusion.
Hélas! parmi les projets formés pour le retour du Roi, — impatiemment attendu aujourd’hui par tant de milliers de patriotes, — figurait, en bonne place, celui de solliciter de Lui qw’'Il acceptât de venir, un soir, dîner chez Lemaître, rue d'Artois, avec ses fidèles de /’Action Française. Je dis hélas, parce que ni Lemaître, ni Vaugeois, ni Léon de Montesquiou ne pourront plus saluer ce grand Retour ; et combien d’autres, mon Dieu! combien sont disparus sur le champ de bataille, comme notre admirable ami et collaborateur Henry Cellerier, emportant le regret amer de ce pour quoi ils avaient donné leur labeur, avant de donner leur existence à la Patrie, et qu’ils ne devaient pas voir réalisé!
Les dîners dans la petite salle à manger, attenante à la librairie — comme on disait du temps de Montaigne — de Jules Lemaître, organisés par la fidèle Pauline, avaient un caractère d'intimité et d’agrément unique. Les convives étaient en général les comités directeurs de l’Action Française, nos cousin et cousine Maurice Donnay, le D' Henry Vivier et sa charmante femme, fille du grand Alfred Stevens, André Beaunier et M°° André Beaunier, la première cantatrice de ce temps. Le menu comportait ordinairement une belle et bonne soupe, une épaule d’agneau rôtie et craquante à souhait (spécialité de la maison), un poulet à la Valenciennes ou Marengo, un pâté confortable, légume, salade et dessert. On buvait à discrétion du Vouvray de diverses années et du Champigny Crystal qui est,