LES DINERS CHEZ LEMAITRE
comme chacun sait, une merveille. La conversation était tout de suite très animée, portant de préférence sur les progrès du Journal, l’art et la littérature. Quand une citation manquait à l’un ou à l’autre, la bibliothèque étant à portée de la main, on allait chercher le bouquin en question et Lemaître se chargeait de lire, de sa voix d’or, tenant l’ouvrage ouvert d’une seule main, l’autre posée à plat à côté de son assiette. Après le repas on passait dans la bibliothèque et la causerie continuait, coupée quelquefois de vieilles chansons de France, que tout le monde reprenait en chœur. Lemaître avait la voix remarquablement fausse, sauf quand il entonnait « Le temps des cerises », d’un accent mélancolique et frissonnant, pareil à celui d’un clavecin un peu désaccordé. Donnay estun virtuose des airs nationaux, rondes et musiques militaires. Le répertoire musical de Vivier était inépuisable. Le mien n’est pas pauvre non plus. Finalement nous composions une sorte de programme, qui avait tout le charme de l’impromptu. Quand Santiago Rusinol, sa femme et sa fille arrivaient de Barcelone avec leur répertoire de malaguenas, cela devenait impressionnant, et la soirée se prolongeait tard.
— Fichtre! — disait Pujo en riant, — et moi qui ai encore un filet à écrire, sur la manifestation d’hier |
— Ne comptez pas sur moi pour vous aider.
— Savez-vous, messieurs, ce que m’apporte le courrier de France ? — interrompait le cher et merveilleux Vivier, avec l’accent de la Porte Saint-Martin —, mon bâton de maréchal et le titre de duc d’Abrantès.
Nous criions en chœur : « Vive monsieur le maréchal ! »
— Non point vive le maréchal, messieurs... Vive la France!
L'été venant, il nous arrivait de dîner dans le petit jardin, à la lumière de deux « phares » et de quelques lampions. Mais c'était rare, vu la fraîcheur qui se manifeste vite à Paris, tant à cause de la légèreté de l’air que de la vétusté des maisons. Le temps, comme l’espace, est glaciaire : « Rentrons, M. Lemaître », disait Vivier en frissonnant. Il surveillait sa propre santé chancelante, mais surtout celle de ses amis ; et à sa mort, survenue en 1911, Lemaître se demandait comment, ce bon sorcier parti, nous éviterions les coups de la Camarde.
Quand, malgré nos efforts, les propos, par le détour de lac-
tualité, revenaient à la politique pure, Donnay prenait un air mélancolique et aussitôt l’un de nous coupait ce thème ressassé par une blague ou un récit à côté. Nous ne pouvions exiger de tous nos amis la passion qui nous animait, nous anime, nous animera jusqu’à notre dernier souffle, mais à laquelle des rémissions sont indispensables. L'homme que possèdeune conviction deviendrait assez vite un raseur s’il la développait sans trêve ni merci, et cette conviction elle-même en souffrirait. Apollon ne bande pas toujours son arc.
Il y avait environ dix-huit mois que nous faisions le journal quotidien, quand les républicains, ici et là, commencèrent à s'inquiéter de notre propagande et à chercher les moyens de la combattre. Ils hésitèrent entre les directs et les indirects, retenus, comme je l'ai dit, par l’appréhension de nous faire de la réclame, et, s’ils nous rataïent, de nous mettre en vedette. En ce temps-là, deux hommes politiques, de caractère fort différent, occupaient alternativement le pouvoir : l’un était Clemenceau, ou la manière forte ; l’autre Briand, ou la manière hypocrite. Nous sûmes assez vite — la société parisienne est poreuseet laisse suinter ses rumeurs secrètes — que Clemenceau était, grosso modo, d’avis de nous coffrer, et que Briand, au contraire, préférait nous dissoudre par le dedans. Nous les avons vigoureusement secoués l’un et l’autre, bien entendu, n'ayant pas, à l’Aciion Française, des tempéraments de ralliés, ni de souffre-douleur ; mais la perfidie de Briand nous était, dès cette époque, bien plus odieuse que la rondeur sanglière de Clemenceau. Personnellement, et depuis les jours lointains de la Justice et de la rue Montmartre, j'avais gardé un bon souvenir des blagues, coups de boutoir, feux d’artifice, de la force vitale, qui émanaient de ce brusque Vendéen. Lemaître avait un vieux faible pour lui, datant de l’époque où Clemenceau fréquentait chez M"° de Loynes, animant les dîners dé sa verve inépuisable. Maurras, se plaçant au point de vue national, redoutait son impulsivité; Bainville, son inintérêt pour les
leçons de l'histoire ; car Bainville n’admet pas que l’expérience
du passé né serve point et qu’un homme d’État retombe, à cent, ou deux, ou trois cents ans de distance, dans des godets qu’il sait, ou devrait savoir, dangereux ou désastreux. Aucun de nous n’imaginait que ce vieil homme si vert, huit ans plus tard,