CLEMENCEAU ET BRIAND
tirerait son pays d’affaire et lui rendrait l’Alsace-Lorraine, en employant, précisément, les procédés que l'Action Française préconisait. Comme il est triste que Lemaître n’ait pas vu ça! qu’Alphonse Daudet (qui aimait Clemenceau), qu Edmond de Goncourt (qui l’aimait aussi) n’aient pas vu ça!
En tout cas Clemenceau a fait la preuve qu’un dictateur civil ne vaut pas un Roi. Ministre de Philippe VIII, il aurait eu son rôle admirable du temps de guerre et il n’aurait pas eu à pâtir et à nous faire pâtir de la mauvaise conception et du pire arrangement d’une paix ratée. Seul Le Roi de France pouvait, grâce à son prestige et à l’hérédité, réussir ce difficile chef-d'œuvre d’une paix fructueuse et réelle, bouclant une guerre de coalition. |
Le plan de Briand était de nous saper, de nous miner, de nous anéantir,en nous faisant desservir, auprès de notre Prince et des vieux royalistes, par les gens du monde qui croyaient en lui, au besoin par des têtes couronnées susceptibles d’agir sur ces gens du monde. Il déclarait à ses intimes : «Je leur lanceraiï dans les pattes Ferdinand de Bulgarie ». Pourquoi Ferdinand de Bulgarie, et comment ce brave Aristide disposait-il ainsi du futur auxiliaire de Guillaume IT? Il disait encore : «Je suis tenu, par ma police, au courant de toutes leurs menées », ce qui faisait bien auprès des dames. Il laissait entendre qu’il avait, parmi nos services, des hommes à lui. À quoi Vivier agacé, un jour, à la table d’une maison amie, lui répliqua que nous aussi, nous avions, dans les parages gouvernementaux, des hommes à nous. Aristide en demeura interloqué et jeta sur son contradicteur un de ces regards blancs, au-dessus de sa bouche tordue, qui font, à la Chambre, notre joie. A défaut de Ferdinand de Bulgarie, le petit sournois complotait contre l'Action Française avec le vieil Arthur Meyer, l’étonnant Mathusalem du Gaulois, qui ne cessait de comparer Briand à : Fouché, à Talleyrand et à Machiavel, comme il leur avait comparé, jadis, Constans le Toulousain et Waldeck-Rousseau.
La fortune politique de Briand est quelque chose d’incompréhensible, pour quelqu'un qui ne sait ce qu’est le jeu d’assemblée et surtout des convoitises d’assemblée. Briand n’a rien lu, est ignorant comme une carpe, et paresseux comme une loche. Mais il connaît cette marche des pions sur l’échiquier, cet
assemblage de trocs et de trucs, de travaux d’approche, de mines et de contre-mines qui, l’éloquence aidant, aboutissent nécessairement à un portefeuille. C’est une bête spéciale, qui a une tête de fourbe et de ruse, un tronc de tribun, des pattes pour couloirs, une poche à fiel et à venin et une remarquable facilité de torsion, rétorsion et contre-torsion. Les autres animaux de la Chambre et du Sénat, mieux classés, moins baroques, moins rusés aussi, le considèrent avec stupeur, comme des quadrumanes ou quadrupèdes qui regarderaient faire un insecte, en croyant que c’est l’un deux : € Étonnant! Il a dixhuit pattes, il grimpe aux murs et il peut demeurer six jours, sans manger ni boire, collé au plafond des cabinets, à guetter les copains ».
Briand a toujours haï et redouté l’Action Française, parce qu’il est, par nature, un homme de gauche — qui joue, de temps en temps, sur le tableau de droite, — et parce qu’il sent, chez nous, la connaissance de ses tours. Il émane de lui une odeur qui me plaît, l’odeur de la fin d’un régime.
Ici l’objection classique : « N’eût-il pas été possible, avant la guerre, de composer avec lui, au lieu d’user des forces dans une lutte sans intérêt avec cette anguille de vase P »
— Ceût été dangereux. Briand ne peut être désarçonné que par une attaque imprévue et directe. Il ne peut être usé que par lui-même et toute ruse, opposée à ses ruses, le nourrit. Il est du reste de ces hommes très nombreux, qui, s’ils voient un intérêt personnel à un changement de régime, ne s’embarrassent d’aucun préjugé, ni de rancune antérieure, pour laisser faire, laisser passer. Inutile donc de faire une concession quelconque à celui qui, le moment venu, par crainte ou calcul, les ferait toutes.
Ainsi devisions-nous, quand nous revenions de chez Lemaître à l'imprimerie, songeant avec mélancolie à l’orage qui montait sur la France et que nos confrères ne voulaient pas voir.