LES MILIEUX UNIVERSITAIRES
joyeuses de nos chers Camelots, au retour de ces expéditions, leurs manteaux trempés d’eau, leurs bons rires, leurs récits et aussi les lettres extasiées de ceux et de celles qu’ils avaient secourus.
Ceci fait, les Camelots du Roi s’employèrent à rebâtir bon nombre des maisonnettes démolies par la rage de l’eau. Une partie de la nouvelle agglomération de Villeneuve-le-Roi date de là. Dans notre pays, on aime les besognes bien faites. Ce fut certes une besogne bien faite et qui témoigna de l’extraordinaire discipline, de la cohésion, en vue du bien public, de cette élite de jeunes gens.
Vers le même temps, les métèques empoisonnaient le Quartier Latin, encouragés par la veulerie des pouvoirs publics. La plupart professaient des opinions révolutionnaires, brimaient leurs camarades français dans les cafés, les cours, les parlotes, se rendaient insupportables de mille façons. Les études supérieures tournaient au secondaire et même au primaire, par la nécessité où étaient les maîtres de se mettre au niveau de ces baragouinants et mâcheurs de paille, souvent aussi prétentieux qu’ignorants. De 1885 (époque où je commençais mes études de médecine, où je menais la vie d’étudiant) à 1909, le changegement du Quartier — comme on dit fièrement — était complet. Là, comme ailleurs, la République avait fait son œuvre. Dans son ouvrage magistral et classique, la Docirine officielle de l'Université, Pierre Lasserre, avec sa puissance de pénétration psychologique et sa connaissance du sujet, a marqué, en traits de feu, l’abaissement du niveau intellectuel du haut corps enseignant en philosophie, histoire, pédagogie, critique. Des crétins sans nom, des doctrinaires de néant, des falsificateurs de nos annales ont obtenu, en flattant les préjugés démocratiques, la dialectique juive et la théologie protestante et kantienne, des chaires d’une importance capitale, de véritables postes de défense intellectuelle nationale, transformés par eux en postes d’attaque à toutes nos traditions. Non seulement la Haute Université s’avilissait, mais encore, peu à peu, elle se tournait, avec la politique, contre la conception de la Patrie, contre la croyance religieuse, contre nos grands souvenirs et nos grandes dates de commémoration, contre tout ce qui ne tenait pas, de près ou de loin, à l'Encyclopédie brenneuse du
xvur* siècle et à la Grrrrande Révolution, cette « saloperie », comme disait Huysmans. Comme au temps de Jeanne d'Arc l'Angleterre, l'Allemagne alors la travaillait fortement. Il semblait qu’il n’y eût de beau, de bien, d’utile que ce qui avait, dans tous les domaines de l'esprit, l’estampille allemande, le fumet allemand. La défaite de la Ligue de la Patrie Française, vaincue par le dreyfusisme, avait pressé ce mouvement, issu des institutions républicaines, et propagé vigoureusement par elles, comme par un piston.
Dans ces conditions, notre journal devait servir de ralliement et d’axe de cristallisation aux étudiants et aussi à quelques professeurs, jaloux de conserver à la culture française ses prérogatives. Les jeunes gens précédèrent, alors que, pour la Patrie Française, ils avaient peu et mollement suivi. Nous considérions cela comme un bon signe. Nous multipliâmes les réunions au Quartier Latin. Il se forma rapidement un fort groupe d’Étudiants d’A. F., qu’au moment venu appuyaient les Camelots du Roi. Ici se posa une question délicate, celle de nos responsabilités vis-à-vis de cette belle jeunesse, qui venait à nous par paquets de vingt, de trente, de cent, avec un ‘entrain, une confiance nous ouvrant tous les espoirs. Car la jeunesse, c’est la clé de l’avenir, et quiconque la tient, par l'esprit, tient l’avenir. Les comités directeurs de l’A. F. résolurent de créer, à côté des Camelots du Roi, demeurant autonomes, une Fédération des Étudiants d'A. F., près de laquelle apparut vite une Fédération des Lycéens et Collégiens d’A.F, La liaison de notre direction avec ces organismes nouveaux fut assurée par Maurice Pujo, qui devint ainsi le conseiller et régulateur de tout le domaine de l’action. Son autorité fut reconnue aussitôt, d’abord parce qu’il payait, en toutes circonstances, de sa personne, ensuite parce qu’il a le jugement droit, immédiat et sain.
C’est une chose plus compliquée qu'on ne pense, le don, le sens de l’action. Il y faut d’abord une sorte de conception, que jappellerai dramatique, le choix des thèmes susceptibles d’intéresser, de passionner le public. Pujo l’a. Il y faut une prévision des conséquences qui suivront telle ou telle manifestation, mettant en ligne telles ou telles forces, les y maintenant jusqu’à tel point. Pujo l’a. Il y faut de l’entêétement, de
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lacharnement froid. Pujo l’a. Il y faut enfin une sagesse d'autant plus vigoureuse que les risques courus sont plus grands. Cette sagesse appartient en propre à Pujo. Nous avons eu, tous, à peser ensemble, et avec lui, des responsabilités redoutables. [1 y a une scie (dont je suis un peu responsable) qui consiste à dire qu’il est le chouchou de Maurras et qu’il a toujours l’appui prépondérant de Maurras. Mais c’est que Maurras a constaté les dons éminents que je viens d’énumérer et que n’a pas détruits, chez cet homme de lettres, une culture vaste et séduisante. Il a, comme on dit, ce cher Pujo, l’âme accrochée dans la poitrine, et il l’a prouvé en faisant la guerre comme simple soldaï, avec une barbe où apparaissaient déjà quelques poils gris, dans les boues forestières de Argonne. Mais il comprend, jusqu’à un certain point, la faiblesse humaine, qui fait que l’on n’est pas toujours « sur le pont ». Enfin, il n’est pas, au conseil, de sincérité plus rude, plus tranchante, au besoin, que la sienne, et c’est ce qu’il faut. Avec cela, plein de scrupules d’une délicatesse quasi féminine. Mais, la décision une fois prise, adoptée, conclue, il y tiendra comme un chêne au sol, par toutes les racines de son énergie rouergate.
— Léon, voulez-vous me donner une minute P J’ai quelque chose à vous communiquer. Rendez-vous dans le bureau de Maurras.. ou chez Moreau... ou chez Vesins..., selon les circonstances. Prévenez Bainville.
Déjà Pujo a disparu, avec sa canne, son chapeau, son paletot. Bainville est là, d’ailleurs. Mais Pujo, dans sa préoccupation, ne l’a pas vu; et Bainville, qui écrit un, deux, trois articles, ‘au milieu du brouhaha, ne l’a pas vu ni entendu, et sera très étonné quand je lui parlerai de changer de place : « Occupez-vous de ça sans moi. Vous me direz ce qu’on a décidé ». Cinq minutes après, nous voilà tous dans le cabinet de Maurras, au milieu d’une forteresse croulante de journaux et de livres, et Pujo nous expose son avis. Il n’est pas éloquent, au sens ordinaire du mot ; il le sait, et il en rit volontiers ; mais il a cette autre éloquence, dont parle Pascal, et qui se moque de la première; et puis, il est, comme dit le peuple, « ostiné ». Il casse une à une, comme des noix, les objections qu’on lui présente, et les avale. Moreau, de sa voix fluide, basse et
nette, émet un avis ou une objection d’un poids étonnant, d’une forme ronde, pareille à une goutte d’or bruni. Autrefois, notre cher Montesquiou appuyait, complétant, résumant en une vue d'ensemble; Vaugeois imaginait une ressource nouvelle, trépignant de joie à l’avance. Vesins, Maurras prennent consécutivement la parole, chacun selon son tempérament, si bien qu’à la fin on se trouve en présence d’un projet solide et müûri, déjà presque au point. Mais c’est que Pujo, tenant toujours à son idée initiale, si elle a subi trop de modifications en cours de route, va la remettre sur le tapis. En fin de compte, après quelques observations de part et d’autre, Maurras nous départagera, avec ce génie de critique active qui n’appartient qu’à lui. Puis, on se sépare, je rends compte à Bainville, toujours écrivant, et il n’y a plus qu’à attendre l’événement ou la manifestation annoncée, avec ou sans le prolégomène d’une campagne dans le journal.
Notre principe était et est encore de ne jamais abandonner, sous aucun prétexte, une opération en cours de route. Nous avons éprouvé, quelquefois, des résistances extrêmement dures. Nous avons mis le temps qu’il fallait, et, finalement, nous avons eu le dessus, parce que notre thème était bon et parce que nous avions raison. Jamais le secret de nos délibérations n’a transpiré. Car, en ces matières, l’élément surprise a une grande importance. Le jour où, à l’occasion d’une circonstance qu'on ne peut prévoir, nous jugerons le moment venu de presser le bouton qui fera descendre dans les dessous le vermoulu régime républicain, nous agirons avec cette même discrétion et promptitude. Je nous flatte. Il est écrit, dans les astres, que c’est la République elle-même qui pressera le bouton. Nous ne ferons que verser l’huile glissante dans le mécanisme de sa disparition spontanée.
Les républicains, pour renverser l’Empire, n’ont pas hésité à recourir à l’insurrection devant l’ennemi. Une telle attitude est évidemment en opposition formelle avec la doctrine de l'Action Française, laquelle met la Patrie avant tout. Elle. serait en horreur à tous ses membres. Lorsque, le régime républicain n’ayant su ni prévoir, ni prévenir, ni préparer la guerre, la France, au 3 août 1914, fut attaquée par l'Allemagne, ce régime n’eut pas d’auxiliaires plus dévoués ni plus désinté-