‹ MemoriesChapitre 77 sur 121 · EXPULSION D'UN MOUCHARD · texte numérisé non relu

EXPULSION D'UN MOUCHARD

ressés que nous. Sa partie demeurée paradoxalement saine et patriote vit rapidement se dresser contre elle sa partie logiquement putréfiée. Ce qui demeurait français dans la République subit l’assaut de ce qui obéissait aux ordres de l'Allemagne. Tout notre mouvement se porta à l’aide des premiers contre les seconds. À maintes reprises, il nous eût été facile, bénéficiant de l’assentiment et parfois de l’enthousiasme public, de pousser l’avantage national, assuré par notre coopération, jusqu’au point où il fût devenu nofre avantage. Nous ne le fimes point, — quelle que fût demeurée et même accrue notre conviction, quant à la nocivité des institutions républicaines, — parce que la formule de l’union sacrée nous était précisément sacrée. Cependant que, dans la presse parisienne, nos adversaire à l’époque les plus acharnés, de l’extrême-gauche à la droite républicaine, Almereyda, directeur du Bonnet Rouge, et Judet, directeur de l’Éclair, passaient, moyennant finance, à la solde de l’ennemi.

Je disais que nos délibérations numéro 1 sont toujours demeurées secrètes. Il n’en saurait être de même de nos délibérations numéro 2, par lesquelles un grand nombre de personnes sont averties que tel jour, à telle heure, il y aura telle manifestation patriotique, ou tel cortège. Les jeunes gens bavardent entre eux, ou devant des personnes qui n’ont pas leurs convictions. Il est inévitable que quelques mouchards se faufilent dans un mouvement politique aussi étendu que le nôtre. Quelque temps avant la guerre, un de ces mouchards nous fut signalé. C’était un solide gaillard, appartenant à la Préfecture de Police, intelligent, débrouillé, de bonne mine, et qui se donnait comme employé de commerce, avec, bien entendu, les meilleures références. Le comité des Camelots du Roi le mit en surveillance et acquit bientôt la certitude que la dénonciation était légitime. Il y avait ce soir-là grande réunion à la Salle des Sociétés Savantes, rue Danton. Le mouchard, un sieur M..., fut chargé du « service intérieur », dans le petit corridor menant à la tribune des orateurs. Poste de choix. À huit heures précises, comme il était convenu, quatre camelots, se jetant sur lui à limproviste, le ligotèrent et le transportèrent sur l’estrade, où il demeura pendant une bonne heure, exposé aux quolibets des auditeurs, avec une pancarte définis-

sant son rôle, sans aménité. Au bout de ce temps, les mêmes quatre camelots le portèrent au dehors, sur sa chaise, tel un saucisson habillé en monsieur, etle remirent cérémonieusement à l'officier de paix, qui commandait les forces policières : « Nous vous le rendons, il vous appartient. — Mais non. —

Mais si. — Je vous dis que non. — Informez-vous ». L’officier.

de paix alla consulter des agents en bourgeois, qui reconnurent aussitôt que M... était un copain, et l’accueillirent en le traitant de gaffeur et de maladroit.

En dehors des manifestations sérieuses, et graves à l’occasion, qui rendirent à l’opinion réactionnaire traditionnelle et patriote (laquelle est, au fond, la majorité nationale) le sentiment de ses forces, de sa dignité, de ses devoirs, il y eut des farces épiques, jouées au gouvernement par les Camelots du Roi. L’une d’elles, demeurée légendaire, consista à faire sortir de prison, par téléphone, trois de nos amis indûment arrêtés et coffrés. Même aujourd’hui je juge inutile de préciser comment la bienfaisante farce fut organisée. Elle prit à merveille, et je ris encore en me rappelant la vaine colère des services compétents, quand ils surent qu’ils avaient été joués de la sorte. C’est que linstitution des «gendarmes supplémentaires » fut vite populaire. Le fait qu’on les voyait arriver quand on ne les attendait pas, et qu’ils n’arrivaient pas toujours quand on les attendait (avec quel déploiement de police, juste ciel!), divertissait la population parisienne. Ils bénéficièrent bientôt, dans tous les milieux, des complicités les plus imprévues. Il arriva ainsi que leur police fut incomparablement supérieure à la police officielle, et que celle-ci (dans le moment où ses chefs la laissaient faire son devoir) s’adressât à l'Action Française et au comité des Camelots pour avoir des renseignements complémentaires, qui furent toujours loyalement et généreusement fournis. Ne sommes-nous pas, en fait, un gouvernement, que le malheur des temps a placé momentanément dans l’opposition? |

C’est à l’occasion d’une visite faite à nos prisonniers de la Santé — parmi lesquels se trouvaient, à ce moment-là, Pujo, Maxime, Plateau et Lacour — que je fis la connaissance du futur bras droit de Caïllaux et de Malvy, Vigo dit Almereyda. Ce malheureux garçon — à mon avis bien moins pervers que

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ses deux maîtres, et dévoyé à fond par eux,— appartenait alors à la rédaction de la Guerre Sociale. Il était détenu en même temps que son directeur Hervé, qui est un petit fol sans méchanceté, sans cervelle, absurde en histoire et assez calé en géographie, un naïn, mais aussi un ferment politique, et d’ailleurs de contact plutôt sympathique. Almereyda avait le physique aigu, le geste souple, l’allure dégagée et légèrement hautaine du Catalan classique, avec un œil à la fois méfiant etsauvage. Une jeunesse malheureuse, abandonnée, l'avait livré aux pires exemples. Onle sentait brave, déboussolé, influençable, prompt à toutes les tentations. Sa veste large, d’une étoffe noire et brillante, lui donnait l’air de jouer dans la Puissance des Ténèbres. Nous échangeâmes quelques mots, à propos d’une réunion de protestation révolutionnaire contre je ne sais qui, qui avait eu lieu l’avant-veille, je ne sais où, et je remarquai qu’il tenait à être considéré comme un petit chef, non comme un subalterne d'Hervé. Il y avait, certes, une grande différence entre son visage, son accent et ceux d’un Malvy ou d’un Caillaux, petits bourgeois aigris, politiciens bavards, mauvais, chez qui l’amoralité n’a aucun pittoresque, ni aucune excuse, et qui calculent leurs méfaits ou leurs crimes contre la nation de façon à courir les moindres risques. Almereyda, mis en accusation par Calmette, n’aurait pas envoyé sa jeune femme tuer Calmette. Il aurait opéré lui-même. Aucun rapport, non plus, entre lui et un Jacques Landau, épouvantable hyène juive, macérée dans tous les fumiers du ghetto et du journalisme de proie et de chantage.

Quand je sus, cinq ans plus tard, que Caillaux et Malvy utilisaient Almereyda — qui avait quitté Hervé — pour leurs horribles besognes, je songeai aussitôt que, si jamais ils craignaient la révélation de cette complicité, ils chercheraient à se débarrasser de lui. Ce processus — comme disent les médecins — est classique, et je ne comprends point comment Almereyda, qui avait cependant l’œil ouvert du partisan en embuscade, ne s’en est pas méfié. Mais il était pris par la vanité, le plaisir de conseiller et de dominer un ministre de l’Intérieur en fonctions, un ancien président du Conseil, de commander au Préfet de Police et de terroriser cinquante parlementaires. C’est là ce qui causa sa perte.

Toujours est-il que l’importance prise par les Camelots du Roi, les Étudiants d'Action Française, les sections de Paris et de banlieue, — où apparaissaient des tempéraments véritables de chefs héroïques, un Henri Lagrange, un de La Motte, un Noël Trouvé, un Octave de Barral, un d’Aubeigné, et des dévouements exceptionnels et des intelligences de premier plan, — contraignit les républicains révolutionnaires et les républicains tout court à fonder quelque chose d’actif et de jeune; qui pourrait être opposé, le cas échéant, à la poussée des bataillons royalistes. Ce fut l’institution des « Jeunes Gardes », dont le capitaine fut Almereyda. Alors que les Camelots du Roi et les Étudiants et Ligueurs d'Action Française prenaient, en toute occasion, la défense des intérêts français, des souvenirs français, et composaient ainsi — chose nouvelle et imprévue — une jeune armée de la tradition, de la conviction et de la croyance, les compagnons d’Almereyda prirent naturellement le contre-pied, c’est-à-dire le parti du météquisme, de l’étranger, puis, par conséquence directe, de l’Allemagne. Ces derniers furent à Caillaux et à Jaurès ce que les premiers étaient à Maurras; ce qui permit à bon nombre de libéraux, dont leur grand scribe en pantalon de drap militaire Judet, d’assimiler la troupe de l’ordre aux troupes du désordre, et de demander au gouvernement, qui ne s’en priva pas, de coffrer les uns et les autres. C’est ainsi que, pendant plusieurs années (1909 à 1914), les gardiens de la paix, fidèles observateurs de la plus dégoûtante des consignes, fourrèrent dedans indifféremment les défenseurs de Jeanne d’Arc et les zélateurs de Guillaume II. Vous auriez trouvé, à ce moment-là, chez les salonnards, pas mal de gens pour déclarer que c’était très bien ainsi. Le libéralisme abêtit, et amène l’entendement où il règne à confondre le bien et le mal en action sous la même qualification de « violence regrettable » et «d’extrémisme ». Son véritable nom est confusion mentale. Pujo, dans sa belle pièce les Nuées, renouvelée d’Aristophane, a tracé du libéral type, dénommé par lui Baron Pié, un portrait qui restera. Ce Baron Pié est populaire parmi nous et nos jeunes gens. En toute circonstance politique, nous imaginons son sentencieux avis et les communiqués qu’il trans- . mettrait à la presse, s’il obtenait jamais un sous-secrétariat d’État de son ami, M. Aristide Briand. Un de ses axiomes favoris,

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