‹ MemoriesChapitre 79 sur 121 · MAXIME DEL SARTE ET JEANNE D’ARC · texte numérisé non relu

MAXIME DEL SARTE ET JEANNE D’ARC

faits se groupent en symboles et forment alors des contrastes puissants.

Peu de mois avant la guerre, Maxime étant à l’École des Beaux-Arts, quelques élèves de cette école eurent l’idée imbécile, sacrilège (et soufflée sans doute par quelque fonctionnaire républicain), de peindre et de promener dans la rue un panneau demi-obscène, injurieux pour la mémoire de Jeanné d'Arc. Suivi de son frère Serge — depuis tué à la guerre, — Maxime, avec cette spontanéité qui accompagne chez lui une réflexion très aiguë, se jeta sur le cortège, éventra le sale panneau à coups de canne. Précipité sur le sol, il eut le nez à moitié cassé à coups de talons et demeura huit jours ne respirant plus que par la bouche. Par-dessus le marché, il fut traduit en police correctionnelle, et il s’en fallut de peu qu’on ne le renvoyât de l’École. Nous allâmes, à cette occasion, Vaugeois, Pujo et moi, adresser quelques courtoises mais fermes remontrances — vu son grand âge — à Léon Bonnat, directeur de l’École, lequel nous reçut, avec quelque embarras, dans son son grand salon du quai Malaquais. Je raconte cet épisode pour montrer où les choses en étaient, à la veille de la formidable épreuve. Il n’y a rien, ici-bas, depuis le Sacrifice de la Passion, de plus beau, de plus pur, de plus miraculeux que l’histoire de Jeanne d'Arc, qui semble une suite des Évangiles, où le Divin palpite dans l'Humain. Cette histoire est une éternelle incitation pour le dévouement sublime à la Race, un principe de salut, une étoile au-dessus de la Patrie. Eh bien! en 1909, 1910, 1911, 1912, 1914, le mot d’ordre officiel était, non seulement de la mettre sous le boisseau, cétte histoire incomparable, mais de la salir et de l’insulter.

Au moment où j'écris, la République, cédant à l’opinion, a dû instituer üne fête de Jeanne d'Arc; récemment canonisée par l'Église. Mais il ne faut pas oublier que ce sont les Camelots du Roi qui ont imposé cette fête, en imposant le cortège traditionnel et en l’organisant sous une grêle de batailles et de jours de prison.

Je n’ai pas encore parlé du Sillon de Marc Sangnier, tentative de démocratisme chrétien, condamnée expressément par le grand Pape Pie X, et qui nous fit, lui aussi, en compagnie des libéraux, une guerre acharnée. On vend encore, à la porte

des églises, le dimanche, le fade et peu lisible journal de cette conception, trois fois insane, et qui témoigne chez son inventeur d’une profonde débilité d’esprit, étayée sur de bien vieilles erreurs, cent fois réfutées. Depuis que j’ai vu le pauvre Marc Sangnier à la Chambre, depuis que je l’ai entendu surtout — seul de mon espèce, car il fait le vide, — j’ai compris. C’est un brave homme, très borné, un peu hypocrite, doué d’une grande facilité d’élocution, et qui a pris ce don pour celui du chef. Sa langue, trop bien pendue, lui sert de doctrine. Je le comparerai à une tartine, dont le beurre seraït le néant. Lorsque je publiai ?’Avant-Guerre, il qualifia ce livre documentaire d’inventions de romancier et déclara qu’il sentait le ragot. Je lui répliquai qu’il sentait, lui, le fagot. Visiblement Sangnier est quelqu'un qui n’a aucun sens des réalités, politiques ou religieuses, et l’étonnant est qu’il ait été, jadis, quelque peu suivi.

Chaque année, au moment du départ de la classe, avait lieu le banquet des (engagés » de Action Française, des & bleus » des Camelots, des Étudiants, de la Ligue. Banquet présidé par un officier de nos armées, tantôt le commandant Cuignet, tantôt le général Mercier, tantôt le général Bonnal. A cette occasion, Vaugeoïs et Montesquiou prenaient la parole après le président et trouvaient là, dans cette intimité, pour précher aux jeunes gens la discipline et le zèle patriotique, des accents poignants. À partir de 1911, de l’alerte d'Agadir, la conviction, où nous étions tous, de la guerre imminente planait au-dessus de ces réunions. Le général Bonnal était un grand et ferme vieillard, au regard aigu sous des paupières plissées, à la parole hésitante et parfois confuse ; mais on savait que son enseignement de l’École de Guerre avait formé les principaux chefs de la haute armée et son prestige était considérable. On écoutait moins ses accents que sa personnalité puissante et on lui savait presque gré de n’être pas orateur. Par contre, ce soir-là, en 1913, Montesquiou, Vesins et Vaugeois, comme inspirés par l’imminent péril, se surpassèrent, chacun dans son genre. La plupart des conscrits, après leurs discours, avaient les larmes aux yeux. Un grand nombre de ces admirables enfants devaient tomber pour la Patrie,

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