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LA MARQUISE DE MAC MAHON

quelques mois plus tard, avec ce Montesquiou qui les haranguait. Le général Bonnal, s’il eut le chagrin de ne pouvoir luimême, vu son âge et son état de santé, reprendre du service actif, eut du moins la consolation de voir ses élèves les plus chers vaincre l’ennemi selon ses préceptes. Il mourut au cours des hostilités. Quant à Vaugeois, son cœur de patriote devait se briser au choc effrayant subi par la Patrie. C’est ainsi que cette pathétique veillée des armes nous apparaît maintenant comme entourée de tombeaux. La Providence a voulu que le lieutenant-colonel Bernard de Vesins, le commandant Frédéric Delebecque, le capitaine Robert de Boisfleury, le lieutenant Lucien Moreau, le lieutenant Paul Robain, le soldat Maurice Pujo, terriblement exposés tout le temps de la guerre, aient pu revenir parmi nous.

La marquise de Mac Mahon — bien que dirigeant, avec la comtesse Bernard de Courville, le groupe, imposant par le nombre et d’une admirable activité, des Jeunes Filles royalistes — a toujours participé à toutes les réunions des Camelots du Roi, étudiants et ligueurs. Elle a une âme de chef, une parole doucement persuasive, et le sens, si rare chez les femmes, de l'opportunité politique. Son autorité personnelle nous a été d’un puissant secours, dans les passages difficiles où quelquesuns se demandaient, devant le tour des événements et la rigueur des polémiques, s’il valait mieux nous suivre ou en rester là. Car on ne peut exiger de tout le monde la certitude du succès final, qui nous animait et nous anime, quant à la restauration de la monarchie. :

Dauper. Souvenirs, Il. . 17

ACADÉMIE Goncourt vient d’entrer, au moment où j'écris, dans la dix-huitième année de son existence. Depuis 1903, un certain nombre de deuils ont modifié sa composition, sans altérer sa physionomie. On a écrit sur elle un très grand nombre de sottises, dues principalement à l’envie, et d’erreurs, dues à ignorance. C’est afin de rectifier les unes et les autres que jintercale, dans lé récit des premières années de l’Action Française quotidienne, ces quelques pages, en manière de répit à la politique. Il me semble qué, tant bien que mal, nous avons fidèlement rempli les intentions d’'Edmond de Goncourt et la preuve est faite que son œuvre testamentaire est viable. Elle rend service aux jeunes écrivains. Elle dresse, en face de l’Académie tout court, quelque chose de moins guindé et de plus vivant. Elle maintient en contäct des hommes d’opinions et de convictions diflérentes, que tout séparerait, que réunit l’amour des lettres françaises. C’est bien ce qu’avaient voulu les deux frères et ce qui se trouve réalisé.

À notre première réunion assistaient Huysmans, Geffroy, Paul Margueritte, Elémir Bourges, Lucien Descaves, les deux frères Rosny, Léon Hennique, Octave Mirbeau et celui qui écrit ceci. Quelques années plus tard, la mort d’'Huysmans laissait libre un fauteuil, qu’occupèrent successivement Jules Renard, M*° Judith Gautier et Henry Céard. Quand Mirbeau disparut, Ajalbert lui succèda. Au décès de Paul Margueritte, nous élûmes Émile Bergerat. Je suis convaincu que le vieux maître du boulevard Montmorency aurait approuvé tous ces choix, et, à chacun d’eux, nous n’avons cessé de nous demander :

«Qu'en penserait-il ? » Sa mémoire est demeurée vivante et fervemment honorée parmi nous. Il est présent à nos modestes agapes qui sont — j'en suis navré pour nos détracteurs — d’un rare agrément et d’une extrême cordialité. Car je compte pour rien les bouderies passagères, tenant à l’attribution du prix, contrairement au désir, ou à l’avis, de celu&ci ou de celui-là, Elles prouvent simplement que le boudeur prend ses fonctions au sérieux et tient à son idée. Personnellement, je suis beau joueur et, si mon candidat est battu, j’en prends mon parti en cinq secs. S’il fallait se faire de la bile avec les scrutins, littéraires ou politiques, on n’en finirait plus!

Nous avons beaucoup perdu en perdant Huysmans et Mirbeau. Huysmans était excellent et atrabilaire, compatissant et féroce, railleur et quinteux. Il ressemblait, avec son large front ridé, à un vieux vautour, désabusé et philosophe, perché sur huis de la misanthropie. Quand on lui demandait : « Que pensez-vous d’un tel? »il répondait, le plus fréquemment, d’une voix lasse, en baissant ses yeux gris : « Ah ! quel déconcertant salaud !.. » ou : « Quelle triste vomissure ! » ou quelque chose d’approchant. Le contraste de cet accent feutré, mitonné, semipoussiéreux, et de ces affirmations péjoratives, était d’un comique irrésistible. Gourmet célèbre, chipoteur de petits plats, maudissant à bon droit la cuisine pour tous d’hôtel et de palace, l’auteur d’En Roule et de Là-Bas lançait un regard de bourreau chinois aux mets que nous présentait le serveur et murmurait entre ses dents : « Voilà une étrange mixture ! » Il en goûtait un peu, faisait la grimace, déposait sa fourchette, son couteau, et riait pour lui seul, comme Bas-de-Cuir. Tout vin, selon lui, sentait « la vesse » ou «le crottin », comme tout fromage fleurait « le pied de pauvre » et toute sauce « la colle cadavérique » ou « l’encaustique à goût de sapin ». Il abondaït en définitions gastronomiques, d’une exactitude vireuse et parfois tragique, qui plongeaient dans la consternation les maîtres d’hôtel, Il me déclara un jour qu’il n’appréciait que le pot au feu, idéal, sucré à l’aide des seules carottes, et le poulet uniquement au beurre. Ceci est d’un véritable maître. Je l’approuvais d’autant plus

que mon enfance a été bercée par les recommandations, concernant lé poulet rôti, de mon grand-père Allard, fin con-

naisséur : € Pas de jus, au moins ! Rien que du beurre! »

Aussi fine gueule qu'Huysmans, Mirbeau considérait celui-ci comme un vieil enfant quinteux, petit bourgeois et perdu dans son miroton et le Syllabus. Mirbeau n’entendait rien à la mystique, laquelle seule, vers la fin, intéressait Huysmans. Il s’entêtait à voir dans la religion une supercherie, ou une perversité mentale, ou une manière de gâtisme. Elle lui procurait une irritation anormale, que j’ai souvent remarquée chez les viveurs et les grands sensuels, et tenant sans doute aux obstacles tout moraux, mais dirimants, qu’elle met entre eux et leur désir. Mirbeau était un frénétique, capable des mouvements les plus généreux, incapable de se brider, de se contenir, et soutenant, en conséquence, qu'il est laid et vain de se contenir et de se brider. Il faisait malheureusement partie des déificateurs de l'instinct, du penchant prétendu irrésistible et de la volupté sans frein. Il zézayait légèrement, rongeait ses ongles sans arrêt, et ses yeux railleurs devenaient dorés, comme ceux de certains basilics exotiques, sitôt qu’il se mettait en colère : « Il y a en lui du possédé », disait Huysmans, que ses emballements à transformations agaçaient.

Elémir Bourges, écrivain puissant, homme exquis et rare, chez qui l'ironie semble une forme supérieure de la politesse, s’amusait de ces rencontres entre l’auteur de Sainte Lydwine et celui du Jardin des Supplices. Il les regardait alternativement, les écoutait, tentait quelquefois de les mettre d’accord, ou y renonçait avec un bon rire. En cas de loup, de froid, d’ange qui passe, nous avions pour changer de sujet et ranimer la cordialité, notre animateur J.-H. Rosny aîné, préoccupé de concilier les tempéraments et de tirer de l’heure l’agrément qu’elle comporte. Je m'y employais aussi de mon mieux. Si nous ne réussissions pas, il restait le recours de Geffroy, qui sait estomper les heurts des tempéraments et mettre de l’huile dans les rouages des caractères. Paul Margueritte, grand, maigre et pâle, peu bavard, d’une susceptibilité aiguë, n’intervenait guère dans les discussions ; mais on devinait, sous sa glace, une sensibilité frémissante, dont son œuvre témoigne, et qu’il contenait tant qu’il pouvait. La vie est bizarre : bien que le connaissant depuis de longues années, je n'étais pas en relations avec lui, en dehors du dîner Goncourt, et je le savais fort éloigné des idées et des doctrines de l’Action Française. Nous étant ren-

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contrés un jour, dans le train qui va de Paris à Tours, il m’avait déclaré que la monarchie lui semblait une institution archaïque, peu désirable en soi, pleine d’autant de tares et de trous que la République, et j'avais été étonné de son ignorance politique. Or, en mars 1918, au moment de la grande attaque allemande, après trois ans de guerre, je reçus de Paul Margueritte, alors installé à Nice, un véritable hymne à l’honneur de Maurras, de notre journal, de la royauté considérée comme le seul gouvernement possible et raisonnable, le tout enveloppé dans les témoignages de la plus chaude amitié. J’en fus infiniment touché et me promis bien de me-rapprocher de ce collègue que je n’aurais jamais cru si expansif, ni capable d’un semblable revirement. Mais ce futla mort qui vint et enleva, hélas ! Paul Margueritte au moment même où, avec son roman niçois, Vivre, il connaissait enfin le grand, le très grand succès. J’ai réfléchi, depuis, que la guerre avait bouleversé ce fils de soldat et réveillé en lui des sentiments dont nul ne pouvait soupçonner la violence.

J.-H. Rosny jeune ne ressemble à son frère que par l’accent de la voix et la même ténacité laborieuse. Mais il est châtain, quand son aîné est brun. Il aime la campagne et y vit, alors que son aîné ne peut se passer de la grande ville, qu’il décrit avec une extraordinaire originalité. Il semble moins enclin aux hypothèses, moins inductif, plus déductifet positif que son aîné. Il a le goût des choses précises et des renseignements exacts. Ces deux frères ont joué la difficulté d’écrire d’abord séparément, puis en collaboration, puis de nouveau séparément et il est malaisé, dans leur œuvre commune, de distinguer la part de celui-ci et la part de celui-là. Rosny jeune est un très agréable compagnon, d’un caractère égal et enjoué, mais ferme et déterminé dans ses goûts. C’est si rare, quelqu’un qui sait ce qu’il veut, ce qui lui plaît, ou lui déplaît, et où il va!

Gustave Geffroy, depuis trente ans et davantage, a exercé, comme critique d’art, d’abord à la Justice de Clemenceau, puis en vingt-cinq volumes, une fonction prépondérante. Il a contribué, plus que quiconque, à la célébrité, puis à la gloire, de Renoir, Sisley, Monet, Carrière, Raffaelli, Degas et Rodin. Son œuvre est vaste, aérée, nuancée, douce à l’humain et philosophiquement amère, comme ces horizons bretons, où il est né,

dont il a rendu, avec maîtrise (Pays d'Ouest), la nostalgie inquiète et rêveuse. Dans son visage, attentif et bon, brillent deux yeux magnifiques de compréhension et d’acuité. Ce sont ses outils. La voix est flexible, assez grave, appuyée sur les dentales, interrompue, de temps en temps, par un demi-rire qui tient à l’expérience de la vie. Tel est notre premier critique français, captivant romancier aussi à ses heures (/’ Appreniie), et d’une modestie, d’une droiture, d’une loyauté égales à son beau et sûr talent. Geffroy est l’homme qui fait toujours passer le camarade avant lui, qui a horreur de la réclame, de toute publicité, qui soutient l’artiste de mérite jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’il l’ait porté, comme un enfant abandonné, dans le réconfort de la lumière. Je connais mille traits de lui — que je ne citerai pas — qui rappellent la manière discrète et bienfaisante d’Alphonse Daudet. En politique il est républicain, ardemment patriote, et le plus vieil ami, je pense, de Clemenceau dont il déclarait, en 1885, au milieu d’un scepticisme général, que, « s’il vivait, et les circonstances aidant, il étonnerait le monde ». Clemenceau a vécu, les circonstances ont aidé, et il a étonné le monde. C’est dommage que Louis Multem, collaborateur de Clemenceau et qui ne l’aimait guère, soit mort. Il aurait vu vérifié le pronostic, à son avis bouffon, de Geffroy.

Je me rappelle qu’un jour, chez M”° de Loynes, ce vieux cher, touchant gosse d'Henry Houssaye blaguait l’Académie Goncourt, l’appelant l’Académie d'Auteuil. Un peu agacé dans cet esprit de corps auquel on n’échappe pas, je répliquai : « N’empêche qu’à votre Académie du quai Conti vous n'avez pas de critique d’art qui soit digne de retirer les bottines de Geffroy ». Mais Houssaye n’en convint pas. Il ignorait tout de la peinture, de la statuaire, de la musique, déclarait Monet «inconsistant », Degas & absurde », et admirait les navets du papa Gérôme, dont un exemplaire fameux, Tanagra, figurait sur la cheminée de notre bien chère amie M"° de Loynes. Lemaître s’imaginait aussi que T'anagra était une jolie chose, si bien que, lassé, et désespérant de me faire entendre, je changeais de conversation. Mais Lemaître, ensuite, me demandait, en me prenant par les deux épaules : € Enfin, Léon, c’est chez vous une certitude que Geffroy est le premier critique d’art de ce temps? Eh bien! expliquez-moi pourquoi. » Je pense que

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