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TROIS DUELS

sion de me battre trois fois en duel : avec le jeune et charmant Marcel Nadaud, avec mon excellent confrère Georges Claretie, et avec Henri Bernstein, auteur d’Après mot, la pièce chambardée. Vers le même temps, je fus passé à tabac par la police, assommé et aux trois quarts étranglé. Ce sont là de précieux souvenirs, auxquels je me reporte sans nulle acrimonie, on peut m’en croire, et même avec une certaine satisfaction, puisqu’en somme tout cela s’est bien terminé, je veux dire par un progrès de notré cause.

Le duel avec Marcel Nadaud, — qui s’est fait depuis, comme aviateur et romancier, une jolie réputation, bien méritée, — fut très bref. Nadaud est très grand ; il tendait le bras et je le piquai à l’avant-bras. Le duel de Georges Clarétie suivit. Les conditions en étaient sévères : échange de quatre balles au pistolet, à courte distance, et reprise à l’épée de combat. Ça se passait à Saint-Ouen, où il y a un vélodrome ou un hippodrome, je ne me rappelle plus exactement. J’avais comme témoins Frédéric Delebecque et Léon de Montesquiou et comme médecin, mon bien cher ami, le génial guérisseur Henry Vivier, dont j’ai parlé au cours de ces souvenirs et qui mourut quelques semaines plus tard. Georges Claretie, dans un maillot de couleur sombre, mince, agile, plein d’entrain, prenait des contres de sixte, puis chargeait avec une élégante rapidité. Je faisais de même de mon côté, compensant ma corpulence par la brusquerie du poignet : « L’épée est un art brutal, mon cher élève », avait coutume de dire mon maître Ayat, aussi fin psychologue que remarquable professeur. Finalement je touchai mon adversaire à la poitrine et la côte, heureusement, arrêta l’épée. L’après-midi du même jour, je dus me rendre au Palais de Justice, où il y avait un procès des Camelots du Roi (manifestations ét bagarres), dans lequel j’étais témoin. Comme je sortais de la petite salle où nous étions consignés, mes pareils et moi, en attendant de déposer, je vis, filant devant mon nez dans la direction du tribunal, une chaise lancée d’une main sûre. D’autrés suivirent. Les magistrats, blancs comme linge, quittèrent hâtivement le prétoire et il y eut une suspension d'audience, qui devint, grâce au chant d’assaut des Camelots, un concert de chambre : « Messieurs, la Cour... » Je racontai ma petite affaire, puis m’en fus au journal par un temps

magnifique de mars, songeant à toutes ces sensations variées.

Le passage à tabac, moins agréable, commença dans la rue de Richelieu (j’avais été arrêté place du Théâtre-Français) et se poursuivit au poste de police, rue Villedo. J’étais aux mains d’une demi-douzaine de gardiens de la paix, que je réussis, en me roulant comme au jeu de l’ours, à faire tomber avec moi. Grotesque bouillabaisse de pieds, de torses et de mains, que colorait, sous un réverbère, le safran des imprécations. Comme je parvenais à me relever, un agent en civil — on dit « en bourgeois », nous-imprimons € hambourgeois » naturellement — se mit gentiment à m’étrangler, à l’aide de mon propre cache-nez, manœuvré et tordu comme une vis de pression. J’arrivai au poste, étouffant. Là je fus jeté, comme un paquet de linge sale, dans une petite pièce obscure, à odeur de rat crevé, où mon bourreau recommença, m’envoya quelques coups de pieds qui ratèrent leur destination, puis disparut. Il fit bien. On me fit boire de l’eau à microbes, on me ranima et je déposai une plainte en règle, parfaitement vaine, entre les mains du commissaire de police, qui paraissait, à ce moment-là, fort ennuyé. Cependant, les Camelots du Roi déjà prisonniers, apprenant ce qui était arrivé, faisaient un tapage infernal et cassaient tout dans la cambuse. On me relâcha ainsi que Pujo. Nous montâmes dans un fiacre poussif, qui passait pas là, et en route pour l’imprimerie, où la nouvelle, déjà parvenue, de ma strangulation rythmée, répandait un certain émoi : « Mais vous êtes noir, mon pauvre ami», me dit Maurras. J’avais, en effet, la nuance gracieuse d’une boule d’ébène à la sauce tomate. Tout en me bassinant la figure avec une autre eau, qui valait celle du poste — mais que je ne bus pas, — Pujo, indigné, me consolait de son mieux : « D’abord, on va faire une affiche. Ensuite, si nous rencontrons Lépine (le préfet de police), qui avait certainement donné l’ordre de vous soigner, nous le foutrons dans le bassin du Théâtre-Français ». Ce que c’est que l'esprit de vengeance ! Cette perspective me ragaillardit. Malheureusement on ne dénicha pas ce petit Lépine, qui avait eu le flair de s’esbigner à temps. Pujo et lui devaient se retrouver côte à côte au Comité de Secours National qui fonctionna au début de la guerre. Mais toutes ces histoires étaient oubliées.

di: : mère ère à 1

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