EXCURSION A LA FRONTIÈRE
touflé dans des écharpes de brume flottante. L’officier qui nous accompagnait, intelligence lucide et caractère héroïque, est le même qui m’écrivait au moment de la déclaration de guerre, quelques mois plus tard : &« Nous arracherons la victoire ! » Il fut en effet de ceux qui l’arrachèrent à un ennemi plus nombreux et supérieurement armé. Nous suivions à bonne allure la route argentée, à travers un paysage d’ondulations frileuses, au-dessus duquel tournoyaient, en croassant, des bandes de corbeaux. Des revêtements d’une neige craquante à l’œil et brillante couvraient les boqueteaux, comme griflés à l’eauforte sur un ciel de lin et d’un violet tendre. Nous arrivions à Toul à midi et demi et entrions pour déjeuner dans la grande salle, où de nombreux officiers lisaient et commentaient l’Action Française. Le nom de Maurras était sur toutes les lèvres. Tournant le dos à l’assistance, je suivais dans une glace, en face de moi, ces conversations qui m’amusaient. Nous ne fûmes heureusement pas reconnus. La course à travers la Voivre, d’Arteville à Toul, nous avait creusés. La servante apporta ce vin gris de Lorraine, où se rejoignent le goût de la framboise et celui du raisin frais, un beau pain à la mie épaisse, à la croûte bronzée, du saucisson. Parlant, à voix basse, de cedont s’entretenaient les autres à voix haute, nous mangeâmes de bon appétit.
De Liverdun à Pagny, par Pont-à-Mousson, nous suivimes le cours de la Moselle, fleuve vif et léger, qui prêtait au paysage un avant-goût de printemps. Les neiges récentes l’avaient grossi et, de place en place, il charriait des branches dépouillées. Le jour commençait à baïsser, quand nous arrivions au village solennel de Mars-la-Tour, qui marquait le terme de notre expédition ; car les officiers en activité n’ont pas le droit de franchir la frontière.
Descendus d’automobile tous les quatre, nous marchions vivement en soufflant dans nos doigts, sous le ciel devenu glacé et grisâtre, le long de la large rue unique qui compose le célèbre hameau. À l’horizon lointain, vers le petit bois, on croyait apercevoir les flammes courtes des feux de salve. Ainsi se jouait de nous la lumière du jour disparaissant. Un peu avant le poteau tricolore, qui faisait face au poteau marqué de l'aigle, nous tournâmes à gauche dans le taillis. Le capitaine
X... ouvrait la marche. C’était une sente ordinaire, de trois cents mètres à peine, bordée de petits chênes bas, que l’hiver avait épargnés. Tout à coup une voix dit : & C’est ici ! » À nos pieds se découvrait le ravin de la Cuve, où eut lieu, en 1870, la dégringolade meurtrière des Allemands. Aucun vestige ne subsistait du grand drame qui s’était joué là ; cependant on eût dit qu’il demeurait figé derrière le rideau opaque de Pair froid et qu’une simple incantation l’eût fait réapparaître. En prêtant l'oreille, on croyait percevoir, au fond du trou, les appels furieux, les décharges des fusils, les râles des mourants, le roulement désespéré des tambours. Cela sentait la poudre et le sang. Les hommes se découvrirent. Ma femme récita tout bas la prière des morts.
— La guerre est là, — dit Vaugeois, résumant ainsi l’impression commune ; et il montrait le taillis, de son doigt frémissant.
Le soir venait. On reprit le chemin du village.
Le pays, calme et grave, donnait l’impression non de la paix, mais de l’armistice, d’une suspension des hostilités. Quelques minutes plus tard, alors que les Parques crépusculaires tissaient et retissaient dans la vallée, nous entendîmes le chant du clairon, ce coq des campagnes belliqueuses.
L’impression avait été si puissante que je la consignai dans le roman, achevé et publié en 1913, qui a pour titre La Fausse Étoile. Le jour où fut connu, quelques mois plus tard, l’ultimatum de l’Autriche à la Serbie, Vaugeois, me rencontrant dans l'escalier du journal, me dit tout de suite : « Le ravin de la Cuve! » Voilà un bel exemple d’avertissement en commun!
Je m’aperçois, en rédigeant ces souvenirs, que ce qui m’est demeuré le plus présent à l’esprit, de tout notre labeur d’avantguerre, c’esf précisément ce qui avait trait à la guerre, à l’action en vue de prévenir l’imminent fléau, par le retour à la monarchie. Bien des choses se sont estompées, qui nous semblaient alors avoir quelque importance et que je n’essaierai certes pas de faire revivre artificiellement. La vie de la mémoire est une vie à part, encore fort mal connue, qui fait un tri, prompt et singulier, entre les événements du passé et les réflexions provoquées par ces événements. Il doit en être de même de la mémoire collective, sur laquelle s’appuient les historiens. Tout Français a aujourd’hui deux parts dans son