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DERNIÈRES RÉUNIONS AVANT LA GUERRE

esprit, et dans ces franges de sensibilité qu’entraîne l’esprit en mouvement perpétuel : avant, après. Mais nous autres, gens de Action Française, possédons en outre, dans cet € avant » qui précéda l’immense tuerie, une zone de prévision, d’appréhension, toute parcourue de brusques éclairs.

Les deux dernières réunions de 1914, où ces éclairs se trouvèrent découvrir déjà des perspectives de champs de bataille, eurent lieu à Nantes et en Provence. À Nantes, c’était au milieu de mai, par une journée magnifique, digne de la Saint- Philippe que l’on fétait. Bainville, qui a horreur de parler en public, avait, sur nos instances, accepté de se faire entendre. Il avait choisi comme sujet — on était au lendemain d’élections donnant la majorité à Caillaux et au clan des Ya, à quelques semaines de la guerre! — le danger que font classiquement courir la démocratie et la politique de gauche à l'intégrité du territoire. C’était moins un discours qu’une démonstration rigoureuse, au tableau, du péril qui nous attendait, dans ce style limpide et aigu où jouent les facettes de Tacite, de La Fontaine et de Voltaire. Il y avait là des assistants de toutes les classes et conditions sociales, beaucoup de gens instruits, des professeurs, des armateurs, des petits bourgeois, des ouvriers. Ils écoutaient de toutes leurs oreilles et sans la moindre interruption. Bainville aurait dû publier cette conférence, qui est un chef-d'œuvre. Mais je vois d’ici son geste de dédain et son « ah! zut! » Après lui, avec mon bariolage d’espions et de préparatifs boches, j'avais l’air d’un ours ajoutant ses explications à celles d’un professeur du Collège de France. Nous revînmes à Paris par étapes, ayant l’un et l’autre besoin de repos. À Loches, où revit le souvenir de Louis XI, l'heure du dîner trouva nos deux ménages attablés autour d’un poulet rôti et d’une bouteille de Vouvray. L’addition était dérisoire de bon marché.

— Comment voulez-vous — disait Bainville — que les Allemands, avec leurs tristes raves, leur bière indigeste et leur lourde charcuterie, ne se jettent pas sur un pays où il y atoutes ces bonnes choses et qui se donne comme maître un Caillaux !

En juin, enfin, eut lieu, à Barbentane, la fête conjointe de la Saint-Philippe et de Jeanne d'Arc. Cet admirable village provençal, ses rues pittoresques, son église, étaient remplis de

bannières et de drapeaux qui frémissaient, chatoyaient, resplendissaient aux zones de soleil, puis brillaient doucement dans la fraîche pénombre. Un banquet de 600 couverts, suivi de quelques harangues, fut servi dans la salle de verdure du vieux domaine des marquis de Barbentane. Arnavielle, notre cher « Arabi », entonna au dessert le « Chant de la coupe », qui nous mit à tous les larmes aux yeux, car le grand Mistral venait de disparaître, emportant avec lui un des plus beaux mouvements lyriques et épiques que la France et le monde aient connus : celui du premier essor félibréen. Fasse le ciel qu’il y en ait un second, puis un troisième de même envergure, et que la Mère Provence en effet, comme dit le refrain de la Respelido, n’ait pas encore crevé la peau de son tambour ! De tous nos vaillants amis réunis dans ce commun amour du Roi, de l’héroïne et du poète par excellence, combien, oh! combien allaient tomber, dans les mois qui suivirent, pour la préservation de la grande, de la petite Patrie, de la langue française et de cette langue d’oc qui fait frémir (tréfouli) tout véritable méditerranéen ! Je ne sais ce qui me prit, ni quel sombre pressentiment se saisit de ma parole, quand, au lieu de célébrer lesaint signal fait sur la Tour Magne,ainsique j'en avais l’intention, j’annonçai, sans ménagements, la guerre imminente,une effroyable consommation d’hommes et d’efforts, par la faute de l’imprévoyante démocratie. Ce fut une déchirure noire dans le beau ciel, et la communion poétique ; je distinguais, au pied de la tribune, des visages de femmes, de ces incomparables filles du Rhône et de la lumière, déjà assombris et inquiets sous leurs coiffes.. Nous remontâmes vers le village, parles ruelles dorées, au son de la flûte et du tambourin.

Ainsi s’avançait la fatalité, si l’on appelle ainsi un ensemble de circonstances qu’un sursaut de sagesse politique eût pu dissocier et enrayer. Car si l’expérience de la vie m’a appris quelque chose, c’est bien qu’il n’y a pas, ici-bas, de maux individuels, ni collectifs, inévitables. Tous, quand on les regarde de près, et avec cette attention qui remonte au delà des lamentations vaines et des constatations désolées, /ous auraient pu être évités. La part de la malchance varie, ainsi que celle d’une certaine malice diabolique, qui associe les tentations à la faiblesse humaine et combat la raison par l’instinct. Mais il y

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