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tous ces personnages à l'appui de leur assertion? aueune. Il est avéré qu'il n'en exista jamais ni en France ni en Angleterre; il est encore avéré (jue les avantages que ces deux puissances tirèrent de leur union sont égaux; il n'est pas moins avéré que ce fut DuboÎB qui fit les premières démarches; qu'il eut mille peines à triompher de la répugnance du roi Georges !•% qui ne vit d'aboi*d qu'un piège dans les propositions qu'on développait sous ses yeux. Il est enfin avéré cpie le régent fut obligé de donner deux millions à Pitt afin d'acheter les membres du parlement opposés à tout traité d'alliance avec la France. Ce fut donc la France et non l'Angleterre qui eut à corrompre. Dubois ne s'est par conséquent point vendu au roi Georges I*'. Si l'on admet y sur de simples soupçons dénués de fondement ^ qu'il fut autorisé par le régent à en accepter une pension^ on ne doit pas la regarder comme une trahison , mais comme une de ces gratifications dont toutes les puissances ont l'habitude de combler les diplomates qui leur ont rendu de grands services. Qu'on se rappelle l'inutilité de tout le sang et de tout l'argent répandus avant et depuis Dubois par la France pour imposer à l'Angleterre un roi catholique y et les lois terribles contre les cathohques, dont ces vains efforts ont été le prétexte ou la cause dans le parlement, et l'on sara persuadé que Dubois n'a pas sacrifié la religion à la politique. Bien plus, on sera tenté de présumer que, si la France avait conservé l'amitié de l'Angleterre, elle en aurait facilement obtenu en faveur des cathohqiies des concessions dont ils furent privés à cause de nos guerres. De l'argent, et toujours de l'argent, et rien que l'argent, voilà tout ce qu'il fallait au prétendant. Dubois ne marchanda pas avec lui (1).
Telle est l'idée que je me suis fûte de Dubois en méditant ses Mémoires et Lemontey, assurément plus dignes de foi que la princesse palatine, Saint-Simon et Duclos. La princesse palatine sehAtait d'enregistrer toutes les nouvelles, vraies ou fausses, qu'on lui racontait, et, sans les examiner, elle les envoyait à ses correspondants dans des lettres qu'on croirait dictées par un vidangeur ou par une catin de la rue des Marmousets. Saint-Simon est le premier de nos peintres
(i) Sftint-Simon; Ducloi ; Princesse palatine. — Vie privée du cardinùl Dubois, par Monges, 1789, in>8«. — Mémoires secrets de Dubois, 1815 , S vol. in-8*. — Histoire de la régence et de la minorité de Louis XV jusqu'au ministère du cardi* nal de Fleury, par Lemontey, 1889, S fol. in-8«.
AU XYin* SIÈOB. IXXVII
dlûtoire , mais il était aussi .crédule que la princeeee palatine^ et presque toujours aveuglé par la passion : son témoignage n'est donc pas d'un très-grand poids. Duclos s'est contenté d'abrégé Saint- Smou; il Ta lait sans jugement et sans goût. Il ne s'est pas donné la peine, quoiqu'il s'en soit vanté, de feuilleter les archives des affaires AntDgères , de remonter aux sources et de contrôler son guide. Il s'est dépéché de redire tout ce qu'avait dit SainiSimon. U devait s'identifier avec son style , et conserver toutes oes expressions de gâiie, tous ces traits de m$dtre que tout artiste doit savoir par cœur, 11 s'est plu au contraire à barbouiller ces toiles majestueuses. Chaque tm que j'ai comparé un tableau de Saint-Simon à une page de Duclos, J6 me sois rappelé cette dame Geofirin qui passa niaisement le rabot sur toutes les sculptures de son appartement, et j'ai été entraîné à traiter Dudos comme cet Italien qui appelait ses traducteurs des
Sfuis doute Dubois n'aurait pas été si heureux sous Louis XIV. Ce loi honorait singulièrement le talent, mais il lui préférait la vertu. D s'appliqua constamment h ne donner à l'Église que des prélats irréprochables , et n'hésita pas à déposer ceux qui oubliaient leurs de?oirs. Je suis persuadé que la réputation de galanterie qu'on avait bite à Massillon fut ce qui l'empêcha d'être nommé évêque sous Louis Xrv. Le régent n'y regarda pas de si près. U n'obtint pas facilement de Rome des bulles en faveur des abbés qu'il voulait élever sar des sièges épiscopaux. U ne présenta que des individus suspects ou scandaleux. Tous ceux dont les philosophes appuieront ou célébreront la promotion ne vaudront pas mieux.
Après la régence , le prince de Condé ne parut au timon du gou- ^eroem^t pendant trente-trois mois , que pour se foire mépriser et détester. U abandonna toutes les afEsôres à sa maltresse, la marquise de Prie. Elle était ruinée ; elle songea donc h amasser des trésors. Elle vendit toutes les places, toutes les faveurs. Chamfort, dans ses Caractères ei Anecdotes, l'accuse d'avoir fait im accaparement de blé, et d'avoir par là causé un soulèvement dans la capitale. Dupuy- Demportes ( 1. 1, p. 2SS) lui reproche aussi d'avoir reçu trois cent mille libres de l'ambassadeur d'Espagne pour empêcher le départ de l'Infante, qui n'en fut pas moins renvoyée le lendemain de ce marché. Heureusement Fleury parvint à exiler le duc de Bourbon et à le remplacer. U devint aussi puissant que Dubois , et marcha sur ses traces.
UCXniI LES G0UB8 ET LES SALONS
Pendant sa longue admimgtration , il iravailla à payer les dettes de VÉtal^ h réformer tous les abus. Il imposa sa proUté à la mfidité d'une cour effrénée. S'il n'eut pas tout le génie de l'homme d'État^ il cultiva du moins toutes les vertus du sage^ poussa l'amaMlité jusqu'à la séduction , et rappela maintes fois le désintéress^nent d'un Romain , la modestie d'un prôtre de la primitive Église , la frugalité d'un moine de la Thébalde. 11 fut pendant dix-sept ans maître absolu de la France ; il vécut sans dettes, et ne laissa qu'une succession qui ne s'élevait pas h dix mille écus. Il avait même consommé son patrimoine; 60,060 livres que lui valaient ses deux bén^ees, 20,006 que lui rapportait sa place du conseil , et 15,000 qu'il touchait conmie surintendant des postes , lui avai^it suffi. D fut aussi parciaionieux pour lui-même que pour les auta^es. L'intérieur de sa maison rappelait à tous l'ordre qu'il chercha à mettre dans les fhianees et les dépenses de l'État. On le vit un jour, lii-on au tome 111 des Ménwirtê de Maurepas (1702), éteindre lui-même des bougies inutiles alluniées dans l'appartement du roi. De telles particularités peignent un bomme et l^ célèbrent plus que des phrases pompeuses.
Après Fleury, il n'y a plus que des encyclopédistes. Ils exercèrent un empire absolu 0t disposèrent de toutes les places. Les libraires propagèrent leurs livres; les comédiens déclamaient leurs maximes; tous les grands adoptèrent leurs principes. Qu'en résulta-t^il ?
Les Mémoires de Bachaumonl , du 14 mai 1778, nous apprennent que le libraire Lacombe fit faillite de 500,000 livres. Il n'y eut qu'un très-petit nomlnre de libraires qui furent réduits à déposer leur bilan. La plupart s'0nri<^rent, mais par des friponneries; les éditeurs du Dictiormaire encydopédique furent convaincus d'avoir extoi-qué aux souscripteurs la somme de 634,307 livres. Presque tous les libraires volaient les auteurs, s'emparaient de leurs ouvrages, les imprimaient et les réimprimaient sans accorder d'honoraires aux auteurs ou de dédommagements aux }Nremiers éditeurs. Nous aurons occasion de remarquer que ce n'était pas sans raison qu'bn traitait les libraires de corsaires.
Les comédiens n'étaient guère plus scrupuleux. Lekain laissa une succession de 400,000 livres (1); peu d'acteurs furent aussi éco-
(ij Correspondance secrète, poiitique et littéraire ou Mémoires pour servir à r histoire des cours, des sociétés et de la littératw^ en France, depuis la mort de Louis XVj 1788, tom. Vf, p«g. 8S.
▲U ZTIII* SliCLE. UXIX
Domèê : les actrices suiiout déposaient des bilans dont le ohiffire àoDnait. La Raucourt s'expatria pour ne pas payer 300,000 livres de dattes (I). Le roi avançait quelquefois de fortes sommes pour tirer les comédîaQs d'embarras ; cela ne suffisait pas. En vain les auteurs oéiébment les aôteurs et les actrices ^ leur dédiaient des tragédies ou des comédies y et cherchaient à les faire regarder comme les apôtres de h civilisation y du goût^ de ]a morale; acteurs et acbnces exoelhient à tromper les auteurs^ à les frustrer^ et se conduisaient envers eu avec autant d'audace que les libraires. LeB caissiers à leur tmir volaient les comédiens; les Jfémoïre^ dt Bachaumont, du 29 septembre 1774 9 annoncèrent que le caissier de la Comédie italienne avait pris la fuite et fait aux acteurs une banqueroute d'environ 50,000 livres ^ et qu'un receveur particulier emporta iO^OOO livres. Ajoutons que les comédiens se ruinaient entre eux : témoin ces lignes ferites, en avril 1755, par Collé : « Les comédiens ont trouvé le moyen de se ruiner, eux et ceux qui leur succéderont; et l'on n'a découvert que cette année la route qu'ils prenaient pour cela* Les piœ jeunes et les derniers en^és dans la troupe se sont jdainto aux geQbkbommes de la chambre que, depuis onze à douze ans, leur «boipagme emjHnmtait solidairement une somme qu*elle «e réparliesait entre elle, et dont Tintérét se paie, en sorte que depuis 1743 jœqa'aii jour de PAques dernier, la troupe doit 400,000 livres de twafl% teâi, de laquelle somme elle paie les intérêts; ces dettes, qui regardent les comédiens collectivement pi*{s , ne sauraient retomber 91e sur les demim« qui seraient restés dans la troupe , chacun de œa histrions , en quittant , retirant le fonds qu'il y a , que celui qui oitre lui rembourse. Messieurs les gentishommes de la chambre tont travailler à un arrangement sur tout cela, qui puisse ne pas teaeer les comédiens qui resteront (S). »
Que dire des grands? Montesquieu avouait que dès qu'il en eut bit connaissance , il passa presque sans milieu jusqu'au mépris. L'ttiteur d!SmUe ne leur préférait ({ue leiu*s valets. Beaumarchais frouva que les maîtres ne valaient pas mieux que les valets. On éprouve autant de honte que d'étonnement, quand on est amené à rappeler l'abjection de ces grands, n'accueillant que des écrivains
(i) Cmt9ptmdanc€ iecréte, toin. III, pag. 95. * (S) Mémoirê$f 1805, toin. III,
LZXX LES GOUBS ET LES SALONS
qui les bafouaient^ ne dévorant que des livres qui les ridicuUsai^t. Ce fut Malesherbes qui remit exactement, à Rousseau les épreuve» à'Emilp; ce fut le maréchal de Luxembourg qui en répandit le plus 4'exemplaires ] ce fut le prii^ce de Çonti qui en protégea le plus l'auteur. Voltaire ne composa la PuceUe que . pour les grands; c'est 4vec les grands qu'il passa toute sa vie , et qu'il fut le plus longtemps en ccnrespondance. U n'y a pas un poëte ou un prosateur qui n'aitété noiirri et pensionné par les grands; il n'y a pas un échappé de la Bastille qui n'ait été reçu en triomphe chez les grands. Les sakms et les châteaux s'ouvraient pour des écrits qu'on eAt brûlés dans une boutique. La baronne d'Oberkirch raconte (t. II, p. 82.) qu'au ch&r teau de Brunoy le comte de Provence jouait des pièces si licencieuses qu'on ne pouvait y assister sans être déshonoré ; le roi n'y alla qu'une fois et dut s'en repentir , car deux dames qui s'y trouvèrent ce jourlà furent obligées de partir; la reine affecta de n'y mettre jamais les pieds. On conserve encore à la bibliothèque royale trente-trois volumes in-foUo du Recueil de chansons , vaudevilles, sonnets • épigrammes^ épUapheset autres vers satiriques et histotiquesTejnas&ês par Maurepas avant et pendant son ministère. Malesherbes savait par oceur tous les vers de la Pucelle ; le comte d'Artois avait eu soin de réunir dans un carton toutes les chansons les plus graveleuses. La pièce la plus immorale devait être la plus applaudie. Le Mariage de Figaro eut plus de cent représentations, parce que c'était la peinture la plus fidèle , la plus crue de cette société. La famille royale , la cour , les cordons bleus, les ministi*es, tous les grands ne se lassèrent pas de la voir et de rire à leurs dépens. Us étaient contents de présenter la joue à ceux qui les sou£Detaient » et de tendre le front à la main qui leur imprimait une marque à laquelle on les reconnaîtrait comme des victimes destinées à tous les supplices. On dirait qu'ils avaiait pem* de n'être pas aussi méprisés qu'ils étaient méprisables , tant ils étaient empressés de se jeter entre les bras de leurs bourreaux ! Ils étaient arrivés à ce degré de perversité ot le scandale plait plus que le vice, où le cœur endurci et aveuglé reste sourd à toute leçon, même à celle du ridicule. Ce fut le dernier avertissement que la Providence leur ménagea. Après Beaumai'chais la Convention, après la Folle journée la Terreur; Figaro avait longuement prononcé et motivé son réquisitoire ; personne ne répliqua , tant s'en faut ; le bourreau ne tarda pas de se présenter.
AU XYIII* SIBGLB. LXXXI
0 y avait longtemps que tous les grands avaient perdu tout sentiment d'indépeiidance, de délicatesse^ d'honneur, de probité. Ils étaient à la merci de tout leur entourage ; ils se jetaient sous la griffe de tous les usuriers. Aucun ne pouvait se contenter de son patrimoine oci de ses appointements ^ ni régler ses dépenses sur ses revenus. Ds empruntaient tout> jusqu'à l'esprit; partout où ils trouvaient de Targeot , ils le prenaient ; ils 'l'acceptaient à toutes conditions , et n'importe pour quelle cause. Mais ils ne le rendaient pas aussi facilement qu'ils le recherchaient. Aussi l'auteur des Lettres persanes legardait-il les dettes comme un de leurs traits caractéristiques; leui^ négligence à satisfaire à leurs engagements dégénéra en mauvaise foi. On s'accoutuma à ne tenir aucun compte de leur parole y à mépriser leur signature; on refusait leur seing-privé ; on ne voulut plus traiter avec eux que par-devant notaire ; le contrat devint indispensable, l'hypothèque nécessaire^ car les huissiers marchaient derrière les créanciers , le jour de l'échéance ne faisant qu'ouvrir un cours complet de procédure qui ne finissait que par l'emprisonnement du débiteur, ou la vente de ses membles et immeubles. Ce n'est qu'à force d'exploits, d'instances ou d'importunités, qu'on retirait ou la i^te, ou le capital, ou le montant d'un mémoire. Tous les grands avaient un compte ouvert chez des banquiers ; ils avaient àxm une commission nommée d'office par les tribunaux pour liqui-^ der leurs affaires. Ils songeaient bien à emprunter, mais jamais à rembourser ou solder. Aussi presque tous leurs foiunisseurs eurent à se repentir du crédit qu'ils leur accordaient. C'est peut-être ce qui apUqae poiurquoi M"* Bertm , la marchande de modes la plus en vogue , fit une faillite de deux millions , suivant les Mémoires de ^ochaunuml, du 2 février 1787. Les grands frustraient toutes les classes ; ils volaient jusqu'à leurs plaisirs. Manuel a constaté que le prince de Lambesc se servit de l'autorité du duc de Penthièvre pour ravoir une paire de girandoles qu'il avait donnée à une catin, et qu'il n'en récompensa une autre qu'à coups de pied. Il a également constante que le duc de Chartres, le duc et le chevaUer de Cogny, M. de la Vaupalière, M. d'Etrehan , le comte de Noailles, le prince de Ligne, ^ baron de Besenval , le comte de Vaudreuil , le marquis de Laval et le comte d'Estinville, et bien d'autres n'allaient chez les petites filles W pour leur laisser des preuves de leur avarice et de leur mauvaise
LXXXII LES qOUftS ST LB6 SALONâ
foi (!)• Rien n'était jdus connu que ces désordres. Emfffuntois aux Mémoires de Bachoumont^ du 21 janvier 1785^ quelques vers attribués à de Champcenets , qui peignent assez bien la pkie que nous avons à sonder:.
Quel bien <»t solide atyourcrbui T Le.pluft sûr est celui qu^on mange.
Eh t qui ne doit pas maintenant f G*est la cbote la plus constante ; Et le plus petit intrigant De bënt créanciers se Tante.
En Tain ces derniers sont mutins ^ Jamais leur nombre ne m*effraie :
Ils ressemblent fort aux catins ; Pltts on en a , moins on en paie.
Telle était la situation de tous les grands. Ils vivaient endettés et mouraient endettés. On fut surpris que le dauphin, qui n'avait que six mille francs à sa disposition chaque mois, ne laissât que 80 mille livres de dettes, suivant Collé (t. III, p. i38). A la page M des États de comj^Mt de l* année et éks restes de Vann^ 4783, publiés à l'imprimerie royale en 4790 , je trouve ces mots : « Au sieur d'Harvelay pour être employées par lui au paiement de partie des dettes de feu M** Sophie, tante du roi, 446,346 li^Tes. » Les filles de France avaient été les débitrices de Beaumarchais. Ces rapports le génèrent plus d'une fois. C'est ce qu'atteste ce mémoii*e qu'il envoya à M'^d'Hoppen, intendante de Mesdames , inséré par M. de Loménie dans la Revue des Deux-Mondes, du 45 octobre 4852 1 a Je vous prie de vouloir bien iaire attention que je suis engagé pour le paiement de 844 livres testantes, n'ayant pu les avancer , parce que j'ai donné tout l'argent que j'avais , et je vous prie de ne pas oublier que je suis en conséquence absolument sans le sol. Outre les 4,852 livres. M** Victoire me doit, d'un reste 45 livres, pins d'un livre de maroquin à ses armes, et doré, 36, et pour le copiste de musique dudit livre, 36; total général, 4,939 livres. Je ne compte point toutes les voitures qiill m'en a eoûté pour courir chez les différents ouvriers, non plus que tes messages que cela a occasionnés, parce que je ne l'ai point écrit et que je ne suis pas dans Tusage de le compter ft Mesdames. N'oubliez pas aussi que M*« Sof^e me dmt cinq louis, d Le Livre rouge révéla
(1) La Poiice de Paris ifevfÀ/ée, par Pierre Manuel, l'ttn ii , tom. I , pag. S9I .
Aa Xnil* SIÈCLE. LXXIIU
qu'en 1783 y le comte d'Artois était poursuivi pour une somme de 14,600,000 livres qu'il devait depuis six ans; il apprit aussi que la même année, le comte de Provence toucha plus de douse millions destinés probablement à éteindre des dettes. Louis XV acheta l'hôtel du prince de Condé, et lui remit en outre une scmune de i^500>000 livres pour l'aider à payer ses dettes (1). C'est également pour le tirer d'embarras que Louis XY ^ suivant une lettre de M"« du Defibod à Walpole y du 6 juin 1770, acquit du prince de Condë des ck>maines de i50,000 livres de rente , car le prince était excessivement prodi-^ gae, et paf conséquent souvent gêné : Manudi (t. I, p. 33f ) remarque qttU jetait des rouleaux do 800 ou de i^OOO louis aux catins; il en avait un troupeau dans son hôtel, oix il vivait en vrai pacha, quand il trouvait de l'argent ou que ses créanciers le perdaient de vue. Pmt les fuir) il s'aifemiait des années eiitî^*es à l'De-Âdam, et n'en sortait qu'accompagné d'un hàrem (2). Aussi voluptueux et aussi prodigue, le duc d'Orléans dissipa presque toute sa fortune dans les orgies et les intrigues. Il n'empruntait que par millions qu^il éparpillait de tous côtés, quoiqu'il eût onze millions de revenu (3).
Sans la générosité du roi, la plupart des princes auraient été poursuivis et déclarés banqueroutiers. Les grands qui n'avaient pas la clef du tr^or royal, finissaient ordinairement par une banqueroute. Les banqueroutes étaient devenues si communes qu'elles n'entraînaient plus la flétrissure. On ne cite guère que le père de M">* de Gentil qui , après avoir dissipé toute sa fortune, mourut de regret d'avoir été arrêté au For-l'Évèque pour une lettre de change de six cents livres qu j1 n'avait pu retirer (4). Après nvoir été le phxs Se»taenx, le plus magnifique, le plus galant des courtisans, le oomte de Lauraguais, mal vêtu, mal peigné, simple comme le paysan du Danube, avoua au comte de Ségur qu'il se trouvait le plus heureux des hommes, indépendant, tranquille, délivré de toute inquiétude et de tout souci, depuis qu'il éteit complètement ruiné (5). Le mar^ quis de Louvois montra la même insouciance toute sa vie, dont chaque période fut signalée par une nouvelle banqueroute. A l'Age de dix-
(1) Ânee4ot$s 9wt la eomiesse Dubarry^ pAr MairoWt, 1775, pa;. 184.
(9) VSspion angiaiif 1784, tom. IV, pag. 95. — Besenval, tom. II, pag 188. ~ (8) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte La Marck , 1851 , (om. I, ptg. 73 , et tom. If , pag. 67. — (4) M"* do Geatls , tom. I , pag. 78 et 148. — (5) Mémoires de Ségdr, 1827, tom. I , pag. 138.
LZXXIV LES GOHRS ET LES SALONS
huit ans, n'ayant ni argent ni crédit, à Brest, il se résigna à vendre tous ses habits pour retourner chez son père. D sollicita vainement des secours qu'il avait promis d'envoyer à ses créanders. Le père fut inflexible. Cependant le jeune marquis fut obligé de paraître dans une fête; il ne possédait plus qu'un frac usé, râpé , taché, tout en loques, et il avait plaidé sa cause avec trop d'éloquence pour eepérer d'attendrir son père. Dans cette extrémité, il détacha de vieilles tapisseries de son appartement et s'en fit faire un habillement comjdet. C'est dans cet accoutrement qu'il présenta sa main â toutes les dames. A cette vue, le père étouffa d'indignation; mais toute la compagnie éclata de rire quand elle connut la cause de cette métamorphose. Rien ne semblait plus naturel. A cette époque, le marquis avait déjà dépensé soixante mille livres chez les tailleurs et les brodeuses, et emprunté deux cent mille chez les usuriers. Une riche succession, la dot de quatre mariages avantageux, il dévora tout, et mérita^ à cause de sa perpétuelle insolvabilité, d'être chassé de la cour de Louis XYI. Un de ses créanciers s'étant permis de lui demander un jour avec humeur quand est-ce qu'il prétendait le payer ; le marquis répondit sur le même ton : « Vous êtes bien curieux, monsieur (i). » Les banqueroutes des grands étaient aussi considérablesque nombreuses. Celle du prince de Rohan-Guéménée fut appelée la sérénissime banqueroute, parce qu'elle était la plus forte; on la porte généralement à trente -trois millions. Les époux Guéménée, remarque Besenval (t. II, p. 274), n'avaient cessé jusqu'au moment fatal d'acheter et d'emprunter pour donner des spectacles et des dîners , qui les ruinèrent et répandirent la consternation dans une multitude de familles.
Les grands étaient si incurablement frivoles , si accoutumés aux folles dépenses que les malheurs de la révolution ne purent les faire rentrer en euxnmêmes. Dans ses Mémoires d'OtUre-Tombe , ChAteaubriand nous les peint sur la teri*e étrangère attendant dans les plaisirs le moment de la victoire, mangeant en quelques jours des sommes considérables qui les auraient foit vivre pendant plusieurs années, regardant dédaigneusement leurs compatriotes qui arrivaient sans argent , s'aflublant de riches uniformes, s'entourant
(l) Mi»« de GeoHt, (om. I, pag. 8IÎ. - M"« d^Oberkirch, tom. I, ptg. tS8. - MémoirtM de Bachawnontf du tl mai 1788.
AU XVIIl* SIÈCLE. LXXXV
de cuisioiers , de valets y d'aides de camp , et laissant dans la misère et l'abandon leurs compagnons d'infortune , séparant les nobles des roturiers, ne se résignant à travailler que quand ils eurent épuisé toutes leiu^ ressources et perdu tout crédit, et alors aussi joyeux qu'auparavant , et leurs enfants aussi insouciants et aussi gais que leurs pères. Ils ne contractèrent pas moins de dettes pendant Témigration qu'ils en avaient eu en France; les payer fut le dernier de leurs soins sous la restauration. M. de Montalivet a constaté dans sa Lisie ctrtfeque, sans la générosité du roi Louis-Philippe, Tex-roi Charles X aurait été emprisonné en Angleterre pour quelques centaines de mille francs que le comte d'Artois n'avait pas remboursés.
Toutes les places étant exclusivement données aux grands, il n'est pas hors de propos de rappeler comment ils s'y comportaient, et quels abus ils s'y permettaient. Nous verrons comment ils spéculaient sur les disettes, sur toutes les faveurs, sur la liberté des citoyens. Montrons ici quel parti ils tiraient des hôpitaux , des prisons , et des diplômes de charlatan, a Les hôpitaux militaires , raconte Mallet du Hùy p. 474 du tome U de ses Mémoires, sont en France l'objet de la plus honteuse prévarication. M. le comte de Muy, dans une tournée qull avait faite pour les inspecter, anîva à Toulon, où l'hôpital était soosla direction de M. de H... aujourd'hui un des chefs de ces mêmes hôpitaux miUtaires. 11 y avait un dépôt fermé que M. de Muy voulait visiter : on lui dit que M. de H", en a\ ait la clef; ce qu'il avait vu dans l'hôpital lui donna des soupçons; il fit enfoncer la porte par six grenadiers : on trouva dans ce magasin trente corps tnofis dont on recevait depuis sept jours la pension du roi, et que par cette ndson on avait suspendu d'enterrer. Chaque malade revient de huit à dix francs au roi par jour. M. Leclerc fut chargé par M. de Montbarrey de faire une tournée pour le même objet : il trouva des abus énormes, donna un plan pour sauver au moins 500,000 livres^ fit une très-belle ordonnance , et finit par être éconduit par les intrigues de tous les fripons qu'il avait démasqués.» Dans les prisons, les prévarications étaient encore plus scandaleuses, car il n'y entrait pas d'inspectem* , et aucun prisonnier ne pouvait y adresser des plaintes. Les Mémoires de Latude et les Lettres de cachet de Mirabeau attestent que les gouverneurs retenaient un tiers du bois , et ne dépensaient pas les cinq sixièmes des sommes allouées par le roi pour le chauflage et l'entretien des prisonniers , qu'ils ne donnaient que
LXXXVf LES COURS ET LES SALONS
des alimente dont la vue seule répugnait y et qu'ils }H*otitaient du moindre prétexte pour enfermer les prisonniei*s dans des cachots ^ et les condamner au paiu et à Teau, afin de gagner davantage. Quant aux diplômes de chai*latan , c'était la propriété de Senac , premier médecin du roi. M"' Senac se les adjugea. Elle avait le département des charlatans ^ et jouissait des profits y attachés^ que son extrême avarice voulait pousser aussi loin qu'ils pouvaient aller ^ raconte Grimm, dans sa Correspondance littéraire ,. de janvier 1T7!. Tout coquin qui payait grassement était sur d'avoir ime permission du premier médecin , délivrée par sa femme, pour vendre et débiter par tout le royaume des drogues souvent funestes à la santé du peuple; son règne fut celui des charlatans. Tous les ans, M~ Senac gagnait cent mille livres avec les brevets qu'elle octiH)yait aux auteurs de remèdes particuliei'S, aux chailatans, aux empiriques, à quiconque se mêlait de guérir les autres.
On pourra facilement deviner jusqu'à quel point les abus que les grands commettaient loin de la cour devaient être scandaleux , par ceux auxquels ils se Uvraient journellement à la cour. Étonné de payer trente mille irancs un carrosse qui en valait au plus six mille, Louis XV ne put s'empêcher d'avouer un jour au duc de Choiseul que les déprédations étaient intolérables, tant elles étaient révoltantes, et il disait : a Les voleries dans ma maison sont énormes; mais il est impossible de les faire cesser : trop de gens , et surtout trop de gens puissants y sont intéressés pour se flatter d'en venir à bout. Tous les ministres que j'ai eus ont toujours formé le projet d'y mettre de l'ordre; mais, effrayés de l'exécution , ils l'ont abandonné (1). » Étant dauphin, Louis XVI eut occasion de faire la même remarque. Comme il désirait avoir une grille , il demanda à l'officier préposé à ce détail combien elle coûterait. On lui répond 40,000 Uvres. Il envoie secrètement chercher un serrurier de Versailles, et lui annonce son intention. L'ouvrier se charge de Uvrer la grUle pour 6,000 livres (2). Tout ce qui était fourni à la cour était ainsi porté à des prix fabuleux , à cause des remises que les grands exigeaient sur tous les mémoh^s. Bien plus , les grands s'appropriaient quelquefois les effets sur lesquels ils avaient d^à gagné des sommes énormes. Ainsi Louis XVI demanda à M. de Moûtesquiou, premier écuyer du comte de Provence, ce qu'étaient deve*
(i) BeieoYal, tom. Il, pêg. 106. ~ (i) VEtpion anglais, tom. I, pêg. 48.
Èc XVIII» subglf. Lxxrrif
nus tous les équipages qui avaient servi au deuil du roi de Sanlaigne. M. de Montesquiou ayant répondu que le privilège de sa charge lui donnait le droit de s'en emparer , et qu'il s'en était adjugé le bénéfice : « J'ai cru^ lui dit le ix>i; qu'il n'y avait que les palefreniers à qui on donnait pourboire (I). » Voici une autre anecdote qui n'est pas moins instructive : « Le duc de Villequier ^ fils du maréchal d'Aumont et père du duc de Pienne^ homme exigu de corps et d'écrit, était chargé , raconte le comte d'Allon ville (t. 1. p. 255) de fournir tous les rendez -vous de chasse des vêtements intérieurs qu'après un exercice violent l'on est souvent si pressé de changer; mais^ conmie il savait que Jamais le roi n'en changeait^ et que cette fourniture^ annuellement renouvelée ^ lui revenait de droit , il imagina de Caire ccmfectionner toutes ces chemises à sa propre taille. Louis XVI, cependant, ayant eu besoin une fois d'en passer une, ne pat y parvenir , et ce prince se contenta de dire : a Qu'on recomc mande à M. de Villequier qu^il y en ait au moins une qui puisse me c servir. » Objet de ridicule , ce petit grand seigneur en sut braver les traite avec Timpudente intrépidité d'un véritable courtisan. »
Cette impudence ne se borna pas à des d^édaticms ; elle idla jusqu'aux escroqueries les plus viles. Un maître des requêtes fut convaincu d'avoir dérobé un couvert d'argent chaque fois «{u'il avait soopé chez de Miromesnil , garde des sceaux. Il ne se déconcerta peint, avoua le fait , et croyant se tirer d'affaire par une sotte plai- »Dterie, il répondit que le garde des sceaux lui ayant annoncé qu'il y aiiumit toujours à sa table un couvert pour lui , il avait cru pouvoir s'en emparer sans indiscrétion (2). Une nuit du mois de mars i780, sur la table de pharaon chez le duc de d'Orléans, un billet au porteur de mille éeus disparut , sans qu'on pût soupçonner de ce vol d'autres personnes que les familiers du prince (3). Mêmes scènes au jeu de la cour. M"« du Chastelet venait de perdre 84,000 francs en jooaftt chez la reine à Fontainebleau ; Voltaire, qui était à cùté d'elle, lui dit de faire attention , parce qu'elle était trompée par des MpoDs (4). Les Mémoires de Bachaunymt^ du 18 novembre 4778, nous a^rennent que ce ne fut pas la seule fois qu'ils y triomj^rent.
(i) CorreijNNMfaitoe secrète, tom. I , pag. 86. — (%) Paris, Versaiites et les prô^ VMcef au zvui* siècle, par Dugast de Bois-Saiut- Just, 1809, édition do Lyon, tom. U, pag. 156. — (8) Correspondance secrète, tom. IX, pag. S36.— (4) Mémoires nr Voltaire, par Longchanip et Wagnière, 18)6, tom. If, pitg. 138.