XC LES GOUBS ET LES SALONS
En vérité , Beaumarchais n'avait - il pas raison de confondre Tii^ trigue avec la politique , de mettre sur la même ligne le valet fripon 9 impertinent^ donnant le présent A la joie et s'inquiétant de l'avenir aussi peu que du passée et le seigneur rampant ^ médiocre, valant moins que sa réputation détestable , et arrivant à la fortune et aux places^ à cause de sa naissance? Beaumarchais n'avait^il paa encore raison de flétrir les friponneries du jeu? Mais il avait tort de dire que tout le secret d'un courtisan consiste à recevoir , prendre et demander. Sa définition eût été exacte et complète s'il y avait ajouta le verbe escroquer.
Cette scandaleuse dépravation des grands n'accuse-trelle pas dai» leur roi le mépris ou l'oubli de tous les devoirs? Le prince imprime le caractère de son esprit à la cour, remarque l'auteur des Lettres persanes : l'âme du souverain est un moide qui donne la forme A toutes les autres.
En vrai Bourbon , Louis XV vit dans la royauté le droit de tout faire , sacrifiant les choses aux personnes , les personnes aux choses, les personnes et les choses h son bon plaisir. Doué d'un jugement exquis, il appréciait les choses et les personnes à leur juste valeur. Souvent subjugué, mais jamaisaveuglé 1 Dans son enfance on lui avait dit qu'il était roi ; jusqu'à son dernier soupir , entre les bras de la volupté ou dans l'ivresse des orgies, il voulut qu'on se souvint qu'il était roi. Cet instinct de la royauté, rien ne put l'éteindre en lui. Malheureusement le mal s'incarnait en lui aussi facilement et ausd profondément que le bien. Élevé en roi très-chrétien , il ne manqpia pas un jour de réciter ses prières et d'assister à la messe. Son précepteur l'avait accoutumé à l'économie, il fut en tout temps éco» nome et avare jusqu'à la lésinerie. Jeté dans la compagnie des femmes , il en épousa toutes les passions. Il s'identifia avec les goûts et les défauts de toutes ses malti*esses. Celles-ci appaiienaient à la noblesse , à la bourgeoisie , au peuple : voilà pourquoi , malgré sa piété et son bon sens , son Âme devint l'égout de toutes les immondices de la noblesse, de la bourgeoisie et du peuple.
Il s'occupait de tout, excepté des affaires. Se distraire était son imique souci. ïl allait si souvent à la chasse , remarque M»* Gampan (t. I. p. 12) , que les jours où il ne chassait pas, on disait sérieusement dans ses antichambres : Le roi ne fait rien aujourd'hui. Cependant il travaillait. U fut d'abord très-passionné pour la
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Itpûserie (i) ; puis il tourna des tabatières^ dont il avait inventé le modèle. C'était un morceau de rondin , couvert de son écorce , creusé ai dedans, qu'un artisan aurait eu honte de montrer. Il était si fier de son ouvrage, qu'il donna de ces tabatières à presque tous ses cour* tisans. Ces goûts-là passèrent, mais il ne cessa jamais d'accommoder des ragoûts, de préparer le café (i). Ce n'était pas seulement pour ses maitresses qu'il s'adonnait à la cuisine ; il lui arrivait souvent, suivant M^ Campan ( 1. 1. p. 14 ) , de porter chez ses filles le déjeuner qu*il airait apprêté lui-même. Du métier de valet il s'éleva aux divertissements des valets. « Il aima avec passion, pendant plusieurs hivers, raconte M*** Campan (t. lîl. p. 35), les bals à bouts de chandelle : c'est ainsi qu'il appelait les assemblées des gens du dernier étage de la société. 11 se faisait indiquer les pique-niques que se donnaient les petits marchands , les coiffeuses, les couturières de Versailles, et s'y rendait en domino noir et masqué ; son capitaine des gardes l'y accompagnait masqué comme lui. Le grand bonheur était d'y aller en brouette ; on avait soin de dire à cinq ou six officiers de la chambre du roi ou de celle de la reine de s'y trouver , afin que Sa Majesté ; fttt environnée de gens sûrs sans qu'elle pût s'en douter ni en être gênée. Probablement que le capitaine des gardes prenait aussi de son côté d'autres précautions de ce genre. Mon beau-père a été plusieurs fois du nombre des serviteurs à qui il était enjoint de se présenter lous le masque dans ces réunions formées souvent à un quatrième étage , ou dans quelque salle d'aubergiste. Dans ce temps-là , pendant la durée du carnaval , les sociétés masquées avaient le droit d'entrer dans les bals bourgeois ; il suffisait qu'une personne de la compagnie se démasquât et se nonunàt. » Louis XY eut aussi la curiosité des valets. Il ordonna que toutes les lettres fussent décachetées et lues, et que le directeur de la poste vint lui rendre compte tous les dimanches de toutes les nouvelles et de tous les scandales qu'elles contenaient. Il chargea également le préfet de police de lui envoyer tous les matins la chi*omque des séductions, rapts, viols 9 prostitutions, adultères, incestes. C'est sur ces rapports que Manuel a rédigé sa Police de Paris dévoilée. Sauf quelques minutes données à sa famille et quelques heures
(i) Mémoires du marquis d*Argetttom ISSS, pag. 317— (2) Mémoires de Bacbaunant, du <9 ârril 1775.— Vie privée de Louis XV, par Mouffle d'Angerville, i78i, twil.n,pig.87et47.
^Glf LES COURS ET LES SALONS
employées à présider le conseil ou à recevoir ses ministres ^ Louis était toujours dans la compagnie de ses maîtresses. La première » M"* de Mailly y consacra toute sa fortune à lui procurer des divertissements. Elle dépensa ainsi 750^000 livres. Louis en assura le paiement sur les revenus des fermes , et ne s'en occupa plus. U^ de Mailly mourut san^ être remboursée de ses avances. A la vérité elle avait reçu un hôtel et 40,000 livres de rentes (1). Trois de ses sœurs lui succédèrent , mais sans s'enrichir beaucoup. Elles habituèrent leur royal amant à la vie des petits appartements, aux soupers où l'on mangeait presque à perdre haleine et où l'on buvait à se rouler sous la table. Louis ne cessa depuis de donner de ces soupers auxquels il conviait quelques courtisans débauchés et quelques femmes libertines (2). Dans tous ses châteaux il voulut avoir des petits appartements» séduisants comme des boudoirs ; il les préféra constamment à ces majestueuses chambres de Louis XIV, où tout respire la grandeur et le respect de la dignité royale.
A la comtesse de Mailly , à M"* de Vintimille , à la duchesse de Lauraguais, à la marquise de Toumelle , créée duchesse de Château* roux, toutes quatre fille» du marquis de Nesle , d'une des plus illustres maisons du royaume , succéda la Poisson, fille d'une femme entretenue et d'un vivrier condanmé pour ses malversations > et mariée au sous-fermier Le Normand, seigneur d'Étiolé. M»* d'Étiolé, métamorphosée en marquise de Pompadoiu*, ne se borna pas au métier de maîtresse , elle aspira à régner. Elle parvint à faire tout ce qu'elle voulut. Elle fut le o^nal de toutes les faveurs ; elle disposa de tous les emplois. Son boudoir servit de cabinet aux minis<* très; la noblesse afilua dans son salon , les encyclopédistes pullulé^ lent dans ses antichambres. Il fallut que tout pliât sous sa main ; ses caprices devinrent des lois, elle prit sa vanité pour de la politique. Tout se ressentit de son influence, depuis le roi jusqu'aux dernières classes de la société.
Elle captiva le i*oi en favorisant son penchant à la cupidité ; elle l'accoutuma à distinguer les intérêts du roi des intérêts de l'homme et en fit un traitant, un marchand et un monopoleur, comme nous le verrons. Plutôt froide que voluptueuse , elle craignit d'être remplacée , de cesser d'être l'amie de celui dont elle ne pouvait plus être la maîtresse. Elle voulut rester sultane. C'est sous ses auspices que
(i) D^Angenrille, tom. H, pag. 149. — (1) Ibidem, pag. 86.
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s'aéra le Parc aux cerfs, ce sémil qui ne devait se fermer qu'après la mort de Louis XV. Cet établissemeut devint la source de dépenses énormes et de scandales inouïs. Partout où des courtiers de corruption remarquaient des filles jeunes et belles , ils les enlevaient. En vain les pères et les parents se plaignaient à la police; il fallait qu'ils se tosBenty se résignassent^ ou acceptassent de l'argent en dédommagement, s'ils ne voulaient pas être plongés dans les cachots de la Bastille pour le reste de leui* vie. Il y avait une espèce d'agence chargée > sous les ordres de Lebel, de fureter dans les provinces C(»nme dans la capitale, et d'y racoler ce qu'on trouvait de plus ingénu pour les plaisirs du roi. Les Métnoires de Richelieu certifient que dix -- huit cents demoiselles furent les victimes de cette traite organisée par la Pompadour (i). Louis XY constituait une rente de dix à douze mille livres sur la tète de chacun de ses bâtards; quant à leurs mères , il les mariait avec quelques-uns de ses courtisans ou de ses militaires; il leur oflrait ordinairement pour dot cent mille francs et des bijoux (S). Il est difficile de se faire une idée exacte de tout ce qu'il accordait aux parents de ces jouvencelles qu'on reciiitait, et à ceux qui les volaient, les élevaient , les entretenaient , puis les plaçaient quand elles étaient déshonorées et flétries. Sur cette matière, on est réduit à des conjectures, car tout cela se cachait au moyen de billets au porteur, nommés acquits de comptant, parce qu'ils étaient payés à vue sur la simple signature du roi , sans qu'on mentionnât l'objet de leur émission. D'Angerville (t. Ul. p. 47) évalue ces irais à un miUiard. M. Lacretelle, dans son Histoire du xtiii' siècle ^ les réduit à cent miUions. 11 n'y a point d'inconvénient à adopter ce dernier chiffre, car l'avarice de Louis XV permet de supposer que tous les acquits de comptant qu'il délivra décèlent un usage honteux des finances et sont autant de preuves de sa dépravation.
Une fois sûre du roi , la Pompadoiu* n'eut point de peine à s'attacher la noblesse. EUe y réussit en flattant sa vanité et sa cupidité. Eq i760 il y eut un règlement qui imposait l'obligation, pour être présenté à la cour, de prouver, au moins d'après trois titres eriginauY par génération , qu'on était noble de race à la date de 1400.
La Pompadour créa les croupes ou pensions sur les fermiers
(1) Mémoires de Richelieu , 1790, tom. IX, pag. 847. — (3) Mémoires de M** &a HtOMt , i8i4 , pag. lia et 125.