‹ Ménage et finances de Voltaire (volume 2)Chapitre 21 sur 95 · GXXIV LES COURS ET LES SALONS · texte numérisé non relu

GXXIV LES COURS ET LES SALONS

des ordres multipliés qu'il adressait aux moulins de Coi4)eil; et ne pouvant plus se fier à ce qui l'entourait , car la corruption et la malveillance avaient pénétré jusque dans son palais, demanda au duc du Chàtelet un homme qu'il pût avec confiance charger d'éclaircir un profond et funeste mystère Le choix du duc tomba sur mon ancien camarade Lepelletier, celui-là même qui avait quitté le régiment du roi pour entrer comme instructeur aux gardes françaises. Il fut dcMic envoyé chez les frères Leuleu, fournisseurs des farines pour la capitale, et en rappoHa des ordres signés Necker, leur enjoignant de ne pas expédier de subsistances pour Paris. Lepelletier s'était assuré aussi qu'aucun des ordres directement envoyés par le roi n'était parvenu à Corbeil. Louis XVI, furieux, fait appeler le ministre, qui, après avoir examiné les signatm*es , dit : a Elles sont parfaitement imitées, mais je n'ai signé aucim de ces ordi'es. » Voilà ce que Lepelletier, homme d'honneur, m'a raconté comme témoin; car le roi, pressé d'éclaircîr la chose, l'avait fait entrer malgré le désorJre de sa toilette. // croyait à la culpabilité du ministre, » On est bien tenté de partager l'opinion du roi. EJertrand-Moleville ( 1. 1. p. 59) atteste dans quelle fureur entrait Necker à la publication d'une brochure qui lui était peu favorable. Le comte d'AUonville ( t. II. p. 371) convient aus» que Necker envoya à la Bastille im écrivain qui avait critiqué ses opérations. Du moment que Necker objectait à Louis XVI qu'on avait contrefait sa signature, il devait rechercher qui avait commis ce crime. Une pareille faute n'avait pu avoir lieu que dans ses bureaux. 11 ne parait pas que Necker se donnât la peine de connaître le coupable. Or s'il était si insensible aux attaques dirigées contre ses actes ministériels par les écrivains, conunent admettre que, s'il avait eu la conscience nette, il se fftt si peu occupé de détromper Louis XVI sur un point si délicat? Necker ayant eu l'habitude de régaler tous les vendredis les philosophes, d'en secourir quelques-uns, et ayant proposé d'ériger une statue à Voltaire , il n'est pas étonnant qu'il ait été porté aux nues. Dans toutes ses lettres à Walpole, M"»« du Deffand ne cessait de vanter la probité de Necker; dans sa Correspondance liltéraire, d'avril 1781, Grimm le proclamait le plus vertueux des hommes; d'autres béats l'ont regardé comme un Dieu ; le comte d'AUonville ( t. II. p. 104) était persuadé de sa probité. C'est au lecteur à décider ri ce concert de louanges et d'applaudissements suffit pour écraser toutes les dépositions que nous avons transcrite^ contre Necker.

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La biographie des ministres n'est pas moins curieuse que celle des eontrôleors généraux.

Au ministère de la marine parut de Boynes. Il était regardé eomme un fripon. D obtint quarante mille livres de pension pour avoir bouleversé tout son département. 11 lut renvoyé suivant la Comsfmdance secrète (t. I. p. 36 ), parce que Ton découvrit que six mois avant la mort de Louis XV, il avait fait armer à Brest, aux frais du roi , un bâtiment pour l'Ile de Gorée, à Tefifet de transporter des nègres sur les habitations qu'il possédait à Saint-Domingue. On en fournit la preuve et même l'on remit en original à Louis XVI les instmctions que de Boynes avait données au capitaine du vaisseau (1).

Au même ministère on vit Sartine , beaucoup plus connu comme lieutenant de police. Sa dépravation l'empêcha de thésauriser. Suivant le Livre rouge , il obtint une oi'âouDance de deux cent mille livres pour se liqpiider. Pour retraite il reçut une pension de soixante mille Uvres (2).

« Le duc de la Vrillière, raconte Georgel ( 1. 1. p. -404 ), avait vieilli dans le ministère de la cour de Paris et de l'intérieur ; on l'appelait le ministre aux lettres de cachet , parce qu'elles partaient de ses boréaux. Ces bureaux, sous son ministère , avaient la réputation de YOklre les lettres de cachet et les places dépendantes de son département : sa maltresse , M"« Sabbatin , depuis comtesse de Langeac , avait, disait-on , une espèce de bureau ouvert où se déposaient des sommes exigées pour telle ou telle grâce, pour telle ou telle place : Louis XV , qpi ne l'ignorait pas , laissait , par faiblesse , subsister ce scandale. Ce ministre ne fut pas déplacé par Louis XVI, par égai*d pour M. de Maiu*epas dont il était le proche parent. » Suivant les Mémoires du duc d'AiguUlon ( 1790 , p. 233 ), Louis XV lui avait fait (km en 1773 d'un hôtel de la valeur de cinq cent mille Uvres. Après cinquante ans de ministère, le duc était loin d'être riche, quoique ses lettres de cachet fussent vendues vingt-cinq louis, et qu'il y en eût peu qui valussent moins de cinq louis. Mais il était continuelleloaA ruiné par ses bâtards et surtout soutiré pai* la Sabbatin, soufirée à son tour par son amant de cœur, le chevalier d'Arcq, soutiré aussi par une foule de maîtresses. Louis XVI n'ignorait ni ces tra«

(1) Fobset, iNi(^. 5êO. — Goqaercan , pag. 816.— (2) Allonville, (om. î, pag. 117. — CwTtipmdance secrète , tom. X , pap. 471 el 305.

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fks ni ces soandatea, NéaomoiDs on voit dam le Uvre nmgé que le 42 juillet 1774 y il donna au duc une ordonnaaoe de 15,000 Uvrea pour six mois d'augmentation de traitaiDeiit. Un an après, il se résigna à le disgracier , mais en lui accordant une p<fliâ(m de 60,000 livres (1).

« Une fois appelé au ministère de la guerre , le comte de Saintr Germain, raconte Senao de Meilhan ( p. 179), prétendit feii*e dqs économies et augmenta les dépenses. U affichait dans ses discours lliérolsme, la vertu, et il s'avilissait en secret par des bassesses* Tandis qu'il parlait de sa modération , de son déuntéressement j il. refusait l'offre qui lui avait été faite de le meubler aux d^ens du roi, et demanda cent mille écus pour son établissement à la cour« Le ministre des finances trouva cette somme exorbitante et hii fit des représentations ; mais M. de Saint^jermain insista pour que cette somme lui fût comptée , et il économisa sur cette somme quarante mille écusqu'il plaça chez l'étranger. » Soulavie ( t. III. p. 61-64 ) ocmstate aussi c[ue SaintrGermain reçut cent mille écus pour son mobilier avec un logement à l'Arsenal , que son administration lut piui onéreuse que celle de ses prédécesseurs , quoiqu'il eût cassé tous les marchés qu'ils avaient faits, en alléguant que tous les entrepreneors étaient des fripons. La Correspùndance secrète prétend (t V. p. ISd et 216 ) qu'il acheta un très-beau domaine près de Paris > qu'il conserva son logement à l'Arsenal , qu'il reçut une pension de vingt mille livres, sa vie durant, indépendamment d'une autre pension de la même somme, en attendant qu'on pût lui procurer un gouverne^ ment de province , et de 1 50,000 livres une fois payées pnor le dédommager des dépenses que son ministère lui occasionna.

La baronne d'Oberkirch a parlé ( 1. 1. p. 1 18 ) des noces de H*'* de llontbarrey, âgée de dix-huit ans, et du prince de Nassau, Agé de douxe ans. Elle a relaté comment ce mari, qui pleurait du matin au soir, refusait de voir sa femme , et comment il fallut le menacer de le battre et l'accabler de dragées , d'avelines , de pistaches, pour l'amener à prendre part à la fête dont il était l'olqet. Voici la cause de ce mariage si comique, a Le prince de Montbarrey , ministre de la guerre, raconte Georgel ( t. L p. 540), avait marié sa filto avec le

(1) Cùrreipcndan/K secréie^ tom. XI, pag. IS, et tom. XII, pag. 91 » VEsphn anglais, tom. I, iMig. US.

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prince héréditaire de Nassau-Sarbruck^ en lui faisant assigner pour dot les trois millions que réclamait le prince régnant comme ime dette de la dernière guerre : rien de plus équivoque que cette dette; mais elle fat légitimée à raison de oe mariage honorable pour la famille de Montbarrey; ce futTouvrage de la comtesse de Maurepas, flattée de voir une de ses parentes l'épouse d'un prince souverain. Tant d'honneurs et de richesses persuadèrent au prince de Montbarrey quHl pouvait impunément prodiguer les gi'àces de son département. Les promotions, les récompenses militaires, les grades dans les régiments servirent à payer ses plaisirs. La publicité de cette conduite indécente devint pour la reine un motif bien légitime d'exciter le mépris du roi contre l'auteur de tant d'abus. Louis XVI en porta ses plaintes à M. de Maurepas, qui réprimanda vivement le prince de Montbarrey^ et le menaça d'une disgrâce prochaine s'il ne methit un terme à ce scandale. Le scandale ne cessa pas ; la fille entretenue qui le subjuguait, à laquelle le ministre ne savait rien refuser, continua le commerce des places et des grâces militaires qui lui procurait des sommes considérables. » Suivant les Mémoires de Bachaumont , du 29 octobre 1780 , cette fille se nommait Renard , se faisait par ce commerce plus de cent mille livres de rente , et en rendait autant au moins à son amant; elle vendit une fois 50,000 livres sa protection à un officier général, et reftisa de lui rendre cette somme, quoique sa protection eût été inutile. Louis XYl ayant eu entre les mains des preuves de ces honteux marchés, se décida enfin à renvoyer le prince de Montbarrey. Celui-ci a pris soin de nous apprendre qu'il avait reçu du roi un présent de deux cent mille livres à l'occasion du mariage de sa fille, et qu'il se retira du mhiistère avec un logement à l'Arsenal et une pension de 07,000 livres , indépendamment d'une pension de 8,000 livres que touchait sa femme , et d'un traitement de 23,000 livres dont jouissait son fils (i).

Le duc d'Aiguillon avait été commandant en Bretagne ; ses infidélités et ses exactions dans cette province le firent mettre en accusation. Le procès fat évoqué au parlement de Paris, et cette cour le déclara convaincu des méfaits qui lui étaient imputés , et qui entachaient son honneur , et le suspendit de ses fonctions de pair. Cet arrêt fat tiré à dix mille exemplaires , envoyé dans toute la France

(I) Mémoirfi de Mootbamy, in7, tom. II, ptg. 170, et tom. III, pag. M.

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