‹ Ménage et finances de Voltaire (volume 2)Chapitre 24 sur 95 · CXI LES GOUBS ET L£8 SALONS · texte numérisé non relu

CXI LES GOUBS ET L£8 SALONS

plupart leurs élèves, mais que la société, ne pouvant les asservir i avait décriés et cherchait à rendre suspects sur la l'eligion, ont applaudi. Tous les jansénistes, de dogmes ou de partie ceux-ci trèsnombreux et les autres assez rares, ont fait éclater leur joie, sans faire attention que , ne tirant leur existence que du combat contre leurs ennemis , ils vont tomber dans l'oubli. Le peuple , proprement dit, n'a pris aucun intérêt à cet événement. D'autre part, presque tout le corps épiscopal a pris parti pour les Jésuites..., peut-être par humeur contre le gouvernement , qu'il soupçonne de vouloir aller plus loin. Les ordres réguhei*s ont sans doute été charmés de l'expulsion des Jésuites ; mais ils ont eu la décence de renfermer leur joie , qui d'ailleurs est tempérée par la crainte qu'ils ont pour euxmêmes. A l'égard des provinces, si les opérations du parlement n'avaient pas été confirmées par un édit presque arraché au roi ( Inédit qui ordonnait aux Jésuites de fermer leurs classes le i^ avril 1762), je doute fort que les autres parlements, excepté celui de Rouen, eussent suivi l'exemple de Paris. Je ne crains pas d'assurer , et j'ai vu les choses d'assez près , que les Jésuites avaient et orU encore sans comparaison plus de partisans que d* adversaires. La Chalotais et Monclar ont seuls donné l'impulsion à leurs compagnies. Il a fallu faire jouer bien des ressorts dans les autres. Généralement parlant , les provinces regrettent les Jésuites, et ils y reparaîtraient avec acclamation. » M* Crétineau-Joly (p. 148) a remarqué que l'expulsion des Jésuites fut prononcée à Rennes par 32 voix contre 29 , à Rouen par 20 contre 13, à Toulouse par 41 contre 39, à Perpignan par 5 contre 4, à Bordeaux par 23 contre 1 8 , à Aix par 24 contre 22 , et que dans toutes les cours la proportion fut la même. Ce vote justifie l'assertion de Duclos et dévoile les causes qui ont amené ou facilité un événement si important. Elles n'ont aveuglé personne. Nous connaissons l'opinion de Diderot. Le 3 avril 1770, Frédéric II écrivait à Dalembert : a On a chassé les Jésuites. Je vous prouverai, si vous le voulez, que la vanité, des vengeances secrètes, des cabales, et enfin Vinlérét ont tout fait. » Dans sa lettre du 4 mai 1762 à Voltaire, Dalembert parlait ainsi des magistrats occupés à persécuter les Jésuites : « Ce sont des fanatiques qui en égorgent d'autres, mais il faut les laisser faire : tous ces imbéciles , qui croient servir la religion , servent la raison sans s'en douter; ce sont des exécuteurs de la haute justice pour la philosophie , dont ils pr^npent les ordres

AU XTni* SIÂCUS. GXU

ttDs le savoir. Ce qui me parait singulier , c'est que la destruo tion de ces fiuiidmes (les Jésuites) qu'on croyait si redoutables , se fasse avec aussi peu de bruit. » Levis n'est pas moins explicite. 11 dit à ce sujet (p. 172) : a II est curieux d'examiner la force des accu- ^ùûs intentées contre les Jésuites, et les secrets motifs de leurs eonemis. Ceux qui leur reprochaient tant d'ambition étaient des eo?ieux; moines comme eux, ils espéraient hériter de leiu* influence et de leur pouvoir. Les parlements , loin d'être mus par des motifs dlntérét public , loin de chercher à défendre l'autorité des rois , dont ils se disaient insolemment les tuteurs, n'obéissaient, dans eette affaire , qu'à l'impulsion d'un esprit de secte et de parti. La grande dispute des jansénistes s'était perpétuée , malgré le ridicule du fond de la querelle. Les illustres solitaires de Port-Royal , que leurs talents avaient rendus célèbres, que laustérité de leurs mœurs anit rendus respectables , et que leurs malheurs avaient rendus intéressants , avaient inspiré leurs maximes sévères à des magistrats nstés vertueux au milieu d'un siècle corrompu ; mais il s'était mêlé de l'exaltation à ces sentiments ; plusieurs d'entre eux avaient Tesprit aussi faible que le cœur honnête; et le fanatisme, poussé jusqu'à l'extravagance , avait produit ces méprisables folies du cimetière de Saint-Médard et ces convulsionnaires, honte d'un siècle éclairé. Dans un pareil délire , la justice et la modération ne sautaient se faire entendre ; tout ce qui n'extravague pas avec vous parait haïssable; l'on n'a point d'advei'saires , d'antagonistes , on n'a que des ennemis, et ces ennenus sont des monstres. Ainsi, en attaquant avec tant de violence les Jésuites , le parlement cherchait Ikxk moins à dissoudre une association dangereuse pour la tranquillité de l'État , qu'à détruii*e une secte opposée ; l'intérêt public ^t le prétexte , le molinisme était le véiîtable ciime. »

n résulte de ces différents témoignages que les phUosophes n'ont eu qu'une faible part à la destruction des Jésuites ; ils ne l'ont ni prépalée, ni provoquée, ni accélérée. Us n'aimaient pas les Jésuites, mais ils ne les détestaient pas non plus. Ils n'avaient rien à craindre de leur part, puisque les Jésuites avaient perdu leur crédit. Les Jésuites les réfutaient, mais les philosophes se moquaient de cette polémique. Ds prévirent même que la ruine des Jésuites serait funeste à la philosophie , et que les universitaires et les parlements deviendraient plus insolents et jdus despotiques du jour où ils auraient renversa

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les Jésuites» Aussi Voltaire disait-il à Dalembert : « Vous serez 1m esclaves de TUniver^ié avant qull soit deux ans. Les Jésuites étaient nécessaires , ils faisaient diversion; on se moquait d'eux , et on va être écrasé par des pédants qui n'inspireront que de l'indignation, m Dalembert n'a pas jugé plus favorablement les parlements. Ainsi las philosophes ont deviné toutes les conséquences de l'expulsion des Jésuites. Ils n'ont rien fait pour l'empêcher. Pourquoi se sont-ils contentés de Imsser faire? c'est qu'ils se seraient aliéné les parlements et la cour, s'ils avaient défendu les Jésuites. Ck>mme les paiiements condamnaient les auteurs à des peines plus ou moins fortes, (dus oa moins sévères, il est évident que les philosophes devaient s'attendre à être punis impitoyablement, s'ils contrariaient les parlements décidés à renvoyer les Jésuites; et qu'au contraire ils piKivaient espérer que les pariements les ménageraient, s'ils s'abstenaient dans une affiiire que les parlements avaient prise à cœur. Le gouvemeraeiit avait donné ses ccmclusions dans cette opération ; c'était à l'instigation de Cboiseul, et sur les oitlres de la Pompadour, que les parlements s'en étaient occupés. Or les philosophes étaient admis dans les antichambres de la Pompadour et s'y régalaient; Cboiseul les accabla tous de gratifications ou de pensions. Il est digne de remarque que c'est dans cette circonstance que Choiseul rétablit la pension que Voltaire avait eue longtemps et dont il ne touchait rien depuis bien des années. En protestant contre une mesure de Choiseul et de la Pompadour, les philosophes se seraient exposés à ne plus être invités à la table de celle-ci , à ne plus recevoir de gratifications ou de pensions de cehii-là. Gopmie ils avaient tout à gagner et rien à perdre à laisser faire, il est facile de comprendre leur silence sur la destruction des Jésuites. Il était donc de leur intérêt de ne rien écrire , et de tout laisser faire; c'était pour cela et seulement pour cela que Choiseul leur jetait quelques poignées d'écus ou quelques rouleaux de louis. Exiger autre chose des philosophes , c'est oubKer que leur forfanterie d'indépendance publique est en raison inverse de leur bassesse secrète dans les antichambres des rois et des ministres et de leurs concubines

Nous savons les raisons qui poussaient la plupart des magistrate à conclure contre les Jésuites. Choiseul passait pour un ministre extrêmement généreux et prodigue; il est évident que l'espoir d'en recevoir ou des gratifications , ou des pensions , ou de f avancement

AU XVUX* SliCLB. CXLIÎl

a dû séduire un grand pombre de magistrats «t les exciter à voter c(»tre leur c<»iscienoe. Ainsi la plus grande partie des membres des pariements étaient déterminés à condamner les Jésuites avant de ]es juger. Os avaient la volonté et le pouvoir de les exterminer; il n^ avait plus que des causes ou des prétextes à trouver pour en finir avec eux; cela fut bientôt fUt. Levis (p. m) dit à ce sujet : <x Les reproches les plus graves , les accusations les plus odieuses s'accumulaient sur la tète des Jésuites : on ne parlait que de leur ambition démesurée^ de leur projet d'envahir tous les pouvoirs, de leur morale relAchée, et de leur indifférence pour tous les moyens de parvenir. Ils auraient résisté longtemps, peut-être toujours, à des meulpations vagues, et qui par leur nature n'étaient pas susceptibles de preuves; mais le parlement, corps redoutable et haineux, leur dierdia quereUe sur des maximes ultramontaines : il fit revivre contre eux cette doctrine criminelle et absurde professée pendant llMMTeur des guerres civiles, tendant à établir que les rois peuvent être déposés par la puissance ecclésiastique; doctrine abandonnée depuis longtemps par tout le nK>nde, et soutenue dans ces temps malheureux par la Borbonne et le parlement lui-même. Cette inconséquence n«i les sauva pas, et la cour, que le mauvais état des ftnances rendait le plus souvent dépendante de la magistrature, les abandonna à son ressentiment. » Dans le chapitre lxtiii de son Hitfoire du Parlement, Voltaire résume aiasi les griefe accumulés sur la tête des Jésuites : c On sait tout ce qu'on reprochait depuis longtemps aux Jésuites ; ils étaient regardés en général comme fort habiles, fwt riches, heureux dans leurs entreprises, et ennemis de la nation : il$ nétaieni rien de tout cela ; mais ils avaient violemment aboaé de leur crédit quand ils en avaient eu. » Dans le chap. xxxvm de son Précis du siècle de Louis XV^ -Voltaire a encore consacré ces lignes aux Jésuites : « Les parlements ne les ont condamnés que sur quelques règles de leur institut, sur des maximes horribles, il est vrai, mais méprisées, publiées pour la plupart par des Jésuites étrangers, et désavouées formellement depuis peu par les Jésuites français. Il y a Ungours dans ks grandes affaires un prétexte qu*on met en aoant et une cause véritabiB qucn dissimule. Le prétexte de la punition des Jésuites était le danger prétendu de leurs mauvais Kvres que personne ne lit : la cause était le crédit dont ils avaient longtemps almeé. »

CXLIV LES COtJBS ET LES SAiONS

Qu'était-ce donc que ce crédit si vivement reproché aux Jésuites ? Ce passage de Levis (p. n6) va nous l'apprendre : a Chez les Jésuites, tout était activité et travail au dehors : ne trouvant rien aurdessas de leur ambition , et ne dédaignant rien de ce qui pouvait leur être utile, ils s'introduisaient avec autant d'empressement dans la demeure du bourgeois et du laboureur que dans les palais des grands et à la cour des rois; ils entraient de force dans les sanctuaires des sciences; enfin ils pénétraient, pour ainsi dire, par tous les pores du corps politique, élevant Tenfance, dirigeant l'âge mûr, consolant la vieillesse. Que de prise ils avaient sur l'espèce humaine ! quelle source intarissable de crédit et de puissance! Mais n'oublions pas qu'en dernière analyse tout reposait sur la religion. C'était en son nom qu'ils parlaient, et c'était à elle qu'ils devaient leur considération ou plutôt leur existence. Indépendamment de la persuasion , l'esprit de corps, l'intérêt, l'honneur les attachaient à cette croyance jusqu'à lui sacrifier leur vie. Us opposaient donc une formidable, une indestructible barrière aux entreprises des novateurs qui voulaient détruire le culte et changer la constitution de l'État. » Telle était la nature de leur crédit. Les Jésuites n'étaient plus appelés à la cour et consultés sur les affaires depuis la mort de Fleury ; ils ne pouvaient donc pas abuser de leur crédit, puisqu'ils n'en avaient plus. II fallait prouver qu'ils eu avaient abusé autrefois. Ce crime consistait à avoir éloigné de la cour et des places des gens ?ans religion et sans mœurs. Après l'étude que nous avons faite de la vie des beaux esprits dans les cours , il est facile de comprendre si l'État gagna beaucoup à n'être dirigé que par des créatures sans religion et sans mœurs, et de juger si le règne de Louis XY, qui fut le triomphe des philosophes, fut moins fécond en abus que le siècle de Louis XIV, que l'on regarde comme l'élève des Jésuites.

La nature de leur crédit prouvait que les Jésuites n'avaient pas une morale relâchée et n'adoptaient pas des doctrines mauvaises. Pour condamner leurs constitutions, il fallut en altérer le texte. Voltaire a avoué qu'ils n'étaient point les auteurs des livres qu'on leur repiochait. MM. Julien, Lanier et C% libraires, rue de Bucci, 4, à Paris, viennent de mettre en vente la Bibliothèque des écrivaini de la compagnie de Jésus ou notices bibliographiques: i* de tous les ouorages publiés par les membres de la compagnie de Jésus depuis la fàndaikm de Vordre jusqu'à nos jours; 99 des apologies, des conlrover$es religkuses.

AU ÎVill* SliîC.Ë. CXLV

(kscritiqùes liHéraites ti scientifiques suscitées à leur sujet ; par Auguslifi cl Aloys (le Backer, de la même compagnie. Cet ouvrage formera six volumes grand in-S** à deux colonnes^ et contiendra la liëte de tous les écrits publiés dons l'espace de trois siècles par environ dix mille Jésuites. U suffira de le parcourir poiu» vérifier Tassertion de Voltaire. Uaos leurs sermons et dans leur enseignement^ les Jésuites ont dû être aussi réservés que dans leurs livres, puisque ni les journaux, ni les mémoires , ni les correspondances de tous les personnages du iviu* siècle ne les ont accusés d'a\oir prêché dans les chaires des élises , professé dans leurs classes, conseillé dans le confessionnal et propagé dans leurs conversations des maximes contraires à la religion, à la morale et à l'État. Us ne sont pas moins inattaquables 60US tous ces rapports dans leur vie privée, après comme avant leur destruction. Quoiqu'ils fussent au nombre de quatre mille au moffloit où ils furent dispersés et plongés dans la misère pour le ro^te (le leurs jours, il n'y en eut qu'un seul dont ils em-entà déplorer leô écarts. Ce fut Cerutti, né en 1736; la sœur et une amie de Choiseul le pervertirent; les philosophes le dégradèrent, car il passa des bras de la débauche dans le camp des encyclopédistes, et moment dans la compagnie des révolutionnaires au milieu des convulsions du blasphème et de Timpénitence finale. Dans toutes leurs œuvres et dans toutes leurs lettres , les philosophes n'ont cessé de vanter la chasteté des Jésuites. Manuel a eu entre les mains tous les procès-verbaux de la police. U s'en servit pour rédiger La Police de Paris dévoilée et les neuf numéros de La Bastille dévoilée; il y a mentionné les abus deô ministres , les turpitudes des princes, des courtisans et des magistrats, les incartades de tous les philosophes et des ennemis des Jésuiteô depuis Dalembeii jusqu'à d'Aranda; il n'a pas fait grâce aux religieux de différents ordres et aux prêtres de divers diocèses. Là publication des Mémoires du xviii* siècle et des Lettres de tous lés philosophes a confirmé toutes ses dépositions et justifié sa sincérité et Son impartiatité. Des pages autographes de Voltaire et de Beaumarchais, conservées sous le secret à Saint-Pétersbourg et à Londres , attestent que le siècle de la raison n'est pas connu entièrement et que tous les excès de sa corruption n'ont pas encore été révélés et ne doivent même pas l'être , dans l'intérêt de la morale. Cependant, au milieu de cette dépravation si dégoûtante et si générale. Manuel affirme que la poUce n'est parvenue , dans tout le xnii^ siècle y qu'à 8urpi*endre

CXLVf US6 COUBS £T LES :$ÀLONS

un Jésuite dans uii moment de faiblesse. Voilà lé (dius bel homniàge qui ait été rendu aux Jésuites.

C'est à leur indépendance qu'il faut attribuei* leur crédit^ leurs vertus. Ne relevant que de leur général , ils restent étrangers à Uyos les États qui les tolèi*ent. Ils ne leur demandent rien, parce qu'ils ne peuvent occuper ni dignités civiles^ ni sinécures, ni fonctions ecclésiastiques. Aucune vue humaine ne tentait donc les jeunes gens qui entraient dans leur compagnie. Les Jésuites étaient souvent consultés^ parce que leui^ avis étaient désintéressés. On les a vus dans les coui*s y ils ont été les conseillei*s des rois, mais ils n'ont été les valets de pe^souDe, les courtisans d'aucun ministre. Il n'y a qu'eux qui aient osé dire à la Pompadour qu'elle devait quitter Versailles ; il n'y a qu'eux qui n'aient pas caché ni fardé la vérité , chaque fois qu'ils ont été appelés à porter la parole devant les grands. Ib hantaient les palais, ils en sortaient les mains pure«,les rnamt vides. Us ne rêvaient que le bien des âmes, la prospérité de l'Etat; ils laissaient à d'autres les crosses, les mitres, les portefeuilles, tes traitements, les gratifications ,les pensions. Leur reprocher de composer un corps dans l'État, leur faire im crime de leur indépendance, c'était rendre hommage à leur intégrité, à l'incorruptibilité qui les soutenait et les préservait de la contagion du siècle, et leur méritait ainsi la bienveillance d'un gouvernement qu'ils n'importu* naient ni n'appauvrissaient.

Tels sont les crimes que les parlements ont découverts pour pros» crire tous les JésuiteSa Us les ont condamnés sans les juger ; ils ne kf ont pas jugés, puisqu'ils n'ont pas entendu leurs défenses, et qu'ils n'ont même assigné auCun Jésuite à leur barre. Us ne se sont pas contentés de chasser les Jésuites de leurs chaires, ils se sont emparés de leurs coUéges et ont confisqué tous lem*s biens. U est vi^ qu'ils ont daigné leur accorder une pension. On assigna vingt sous par jour à chaque Jésuite; le parlement de Toulouse alla jusqu'à trente, mais celui du Languedoc^ se boi^ua à douze. C'était au trésor royal à payer cette pension; il est avéré que beaucoup de Jésuites passèrent longtemps sans en toucher les quartiers.

Le deux juiUet 1769, Frédéric II adressait ces mots à Dalemberii et Les besoins des princes qui se sont endettés, leur font désirer les richesses accumulées dans les monastères; aSamés de ces biens » ils pensent à se les approprier. C'est là toute leur politique. U se trou-

AU xviii* siKcik. cXLvii

vera donc que les puissances , fortement affectées de l'accessoitls qui irrite leur rupidiié y ne savent ni ne sauront où leur démarche les doit conduire : elles pensent agir en politiques et elles agissent en philosophes.» Tel est le jugement définitif qu'on doit porter de la destruction des Jésuites et de la suppression des monast^es. Les Jésuites ont été persécutés dans tous les États; leur expulsion y a été suivie de la suppression et de la spoliation d'une multitude de HMmastères ; la destruction des Jéstiites n'a pas été mieux motivée et justifiée que la suppression et la spoliation des monastères. Les États n'ayant fermé et pillé les monastères qlie par capditéy il est b^ès-probable que c'est la cupidité qui a amené la destruction des Jésuites dans tous les États , puisqu'ils n'ont été ooDsenrés et respectés que dans les deux royaumes où ils ne possédaient presque rien, ou du moins n'avaient que ce qu'il leur faUait pour suffire à leurs besoins sans être obligés de recomir à Catherine U et à Frédéric 11. Qu'on se rappelle le budget de tous les souveiraiDS, et Ton restei^ convaincu que leur conduite à l'égard des Jésuites ne peut être considérée que comme im brigandage. J'inclioe à croire qu'en France suiiout , la destruction des Jésuites a été une affidre d'argent pour le trésor royal. Je possède un Jtfémoirty rédigé pour le (Conseil des ministres, sur Y état des charges d dtUes au 1*^ janamr 1763. J'y vois que la dette pubhque s'élevait à Sy713,343>778 lîvTes; que dans cette somme sont comprises les dettes de la maison du roi fixées à 60 millions, et les arrérages dus des gages y des pensions et gl*atifications , évahiés à 52 millions ; que la dette exigible dépassait 2«^ millions; que le projet de dépenses formait un objet de 145 millions^ et que pour suppléer à l'insuflB» SBDoe des revenus de l'exercice 1763 il était urgent de se {Mrocurer par des secours extraordinaires la sooune de 84 millions.

En s'emparant des biens des Jésuites aussitôt qu'il les eut prosoits, Louis XV [^uva qu'il avait cédé à de vils instincts. Il crut Amre une bonile spéculation; il se trompa beau(k)up et ne tarda pas à g'isn aper<)evotr. L'éducation de la jeunesse est une chose trop ioqKMrtante pour ne pas attirer l'attention du gouvernement. On ne pouvait laisser les jeunes gens sans professeurs. Pour en avoir il fUlait nécessairement les rétribuer, il était évident que lès biens qui usaient a l'entretien des Jésuites^ les universitaires ayant femme ou maîtresse, bâtards ou enfants, ne s'en contenteraient pas et

CXLViii LES COURS £T USS SALONS

deviendraient une charge pour TÉtât. On sait combien de millioDâ coûte chaque année à l'État sa fabrique de bacheliers. De plus, Louis XV perdit un des moyens de pourvoir à la nouvelle dépense qu'il s'imposait. Tous ses sujets lui retirèrent la conliance dont il avait joui jusque alors; ils comprirent qu'il inaugurait 1 ère du brigandage et du despotisme, et ils devinèrent que la facilité avec laquelle s'était accomplie la destruction des Jésuites l'enhardirait à metb^ la main sur les propriétés qui lui conviendraient , à commettre toutes les iniquités qu'il lui plairait, à éloigner ou enlever toutes les personnes dont il voudrait se défaille ou abuser. Ausei quand il eut besoin d'argent, il n'en trouva pas à emprunter. Il défendit, comme nous le verrons, aux particuliers d'exiger plus de 4 livres pour cent d'intérêt des sommes qu'ils prêteraient , tandis qu'il continua d'offrir à ses créanciers l'ancien taux de cinq pour cent; il fut réduit à recoiurir à cette ressource pour amener les capitalistes à préférer le roi à ses sujets.

C'est ainsi que la destruction des Jésuites fut une folie en politique , comme une monstruosité en morale. Aucun acte ne dévoile mieux la dégradation de la royauté, la scélératesse de la Pompadour, la corruption de la magistrature, la bassesse des philosophes, la noir^ ceur de Choiseul.

Consaci*ons quelques lignes à une espèce de ministère qui n'était pas sans importance. 11 s'agit de la feuille des bénéfices. A la mort de Fleury , elle fut confiée à l'abbé Boyer, ancien évêque de Mirepoix. Les éloges donnés à ses sermons par le Mercure attestent qu'il n'était pas sans connaissances et sans talent , et doivent suflire pour venger sa mémoire des sarcasmes dont il fut constamment lobjet de la part des philosophes et surtout de Voltaii*e, qui affectait de l'appeler l'âne de Mirepoix. Soulavie (t. lll. p. 9) n'a pu s'empêcher de louer sa bienfaisance, sa piété, la pureté de ses mœurs, l'intégrité de son Ame ; tous les impies ont été amenés à lui rendre le même hommage. 11 eut pour principe de ne donner soit des évêchés , soit de simples bénéfices qu'à des abbés d'une vertu éprouvée, et de les refuser à ceux qui ne les méritaient pas par la sagesse de leur conduite^ quels que fussent les vers qu'ils avaient publiés. Aussi Soulavie a-t41 remarqué que son clergé ne cessa d'édifier les paroisses par sa charité , sa pureté, son zèle, en même temps qu'il s'efforçait d'arrêter les progrès de l'incrédulité.

Au ivill* SiÈClJB* CXLIX

Quand Choiseul et la Poropadour furent appelés à donner la feuille des bénéfices, ils choisii*ent de Jarente , é\é(iue de Digne, puis d'Orléans. C était un roué dans toute la force du terme ^ menant la vie la plu^ dissolue , affichant le scandale avec éclat , vendant sans pudeur le» bénéfices. Suivant Y Espion anglais ( 1. 1. p. 238), il avait pour sous-ministre l'opprobre du sacerdoce , Tabbé de Foix , perdu de débauches et d*infamies, trafiquant impudemment des emplois saciH^^ et sans ce^^se occupé à recruter le sérail de son maître d'objets propres à renouveler les sens flétris de Sa Grandeiu». Il avait pour maltresse une danseuse d'opéra , canal par où s'écoulaient sourdement beaucoup de grAces ecclésiastiques. Soulavie a remarqué avec raison qu'il ne composa l'Église de France que de prélats de mœurs et d'opinions contraires aux mœiu*s et aux opinions de ceux qui avaient été nommés par le vertueux Boyer. Il ne s'oublia pas dans la distribution des bénéfices. La Correspondance zea^èU ( t. X. p. S^ ) prétend qu'il en réunit sur sa tête pour 266^000 Uvres de rente. Il fut exilé de la cour en 1771, pom* s'être mêlé des affaires du parlement. Il continua le même train de vie depuis. Les Métnoires de Bochaumoni , du 12 novembre 1773, constatèrent que dans un de ses voyages à Marseille il n'eut pas honte de paraître au spectacle et au vauxhal.

Ce fut Laroche-Aymon qui eut la fetdUe des bénéfices api*ès de Jarente. Il la garda jusqu'à sa mort. La Correspondance secrèie ( t. V* p. 261 ) prétend qull avait 600,000 livres de bénéfices et qu'il laissa tant de dettes, que la vente de son mobilier ne dut pas satisfaire ses créanciers. 11 passait pour être l'im des prélats les plus bornés et leh plus ignorants, malgré toutes les dignités dont il fut accablé. Il n'est pas accusé d'avoir abusé de sa position : ce qui prouve qu'il ne lit pas de mal à l'Église, c'est la hame dont il fut honoré par les philosojèes, qui n'auraient pas manqué de le célébrer, s'il avait favorisé les abbés sans foi et sans mœiu*s.

U eut pour successeiu* de Marbeuf , évèque d'Autun. Citons ces pwoles qui lui furent adressées dans un écrit reproduit pai* Soulavie (t. VI. p. 105 ) : « Depuis l'instant que le roi vous a élevé à la place importante que vous occupez, j'ose le dire, et je le prouverai, ttcepté les nominations que Sa Majesté a faites de son propre mouvement , et contre votre gré , il n'y en a pas une qui annonce un Biiûistère religieux. Chaque jour vous avez renchéri sur vos méfaits

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